Climat : Djibouti choisit la science contre la fatalité

 Éditorial


En lançant l’Alliance Doctorale pour le Climat, Djibouti affirme une stratégie d’adaptation fondée sur la recherche, la coopération régionale et la souveraineté du savoir.


À Djibouti, l’adaptation climatique a cessé d’être un élément de langage diplomatique ou un chapitre marginal des politiques publiques. Elle s’impose désormais comme un axe structurant de la vision nationale. En présidant l’ouverture du Forum international sur l’adaptation climatique et en lançant officiellement l’Alliance Doctorale pour le Climat, le Président Ismail Omar Guelleh a posé un acte politique assumé : celui d’un État vulnérable qui refuse la résignation et mise sur la connaissance, la coopération et l’anticipation.


Le discours présidentiel, dense et cohérent, tranche avec les déclarations incantatoires souvent entendues dans les enceintes internationales. Il articule trois dimensions rarement réunies avec autant de clarté : un diagnostic lucide des impacts climatiques, une revendication de justice climatique, et une réponse stratégique fondée sur l’investissement dans le capital humain. À Djibouti, comme dans une large partie de l’Afrique, le changement climatique n’est plus une projection statistique : il s’incarne dans le stress hydrique, la fragilisation des écosystèmes, la vulnérabilité des zones côtières et l’augmentation des risques sociaux et économiques. Le Chef de l’État l’a rappelé sans détour : ces pays paient le prix fort d’un dérèglement qu’ils n’ont que marginalement provoqué.



Face à cette asymétrie structurelle, la ligne politique affichée est claire : l’adaptation devient un pilier central de la stratégie nationale de développement. Sécurité alimentaire, aménagement du territoire, préservation de la biodiversité, résilience communautaire : aucun secteur n’échappe désormais à cette reconfiguration. Mais le cœur du message présidentiel se situe ailleurs : aucune politique d’adaptation ne peut être durable sans une base scientifique solide, sans données fiables, sans expertise locale et sans chercheurs formés, ancrés dans les réalités du terrain.


C’est dans cette perspective que s’inscrit le projet ADAC ( Alliance Doctorale pour l’Adaptation Climatique ) financé par la France et porté par un partenariat scientifique régional associant Djibouti, l’Éthiopie, la Somalie, le Kenya et la Tanzanie, avec l’appui d’institutions internationales telles que l’IRD et l’Université de Djibouti. L’enjeu dépasse la formation académique : il s’agit de structurer une capacité régionale de production de savoirs appliqués à l’adaptation.


Au cœur de cette architecture, le concept des ZAPI ( Zones d’Adaptation Prioritaire et d’Innovation ) constitue l’un des apports les plus innovants du forum. Pensées comme des laboratoires à ciel ouvert, ces zones favorisent la co-construction de solutions entre scientifiques, décideurs publics et communautés locales. Elles permettent d’observer les effets du changement climatique in situ et de développer des réponses adaptées aux contextes sociaux, économiques et environnementaux spécifiques.


Le ministre de l’Enseignement supérieur et de la Recherche Dr Nabil Mohamed l’a souligné : l’adaptation ne peut être conçue sans celles et ceux qui vivent quotidiennement les impacts du dérèglement climatique. Cette approche, qui rompt avec les modèles importés et standardisés, confère à la recherche un rôle opérationnel et non plus uniquement académique.


Au-delà de l’événement, ce forum marque le lancement d’une stratégie régionale de recherche fondée sur la coopération et le partage des savoirs. L’adoption de la charte de l’ADAC traduit une volonté collective de mettre la science au service de la résilience des sociétés est-africaines. En accueillant cette Alliance, Djibouti affirme une ambition qui dépasse ses frontières : contribuer à l’émergence d’une souveraineté du savoir climatique à l’échelle du continent.


Le Président Guelleh a toutefois rappelé une réalité souvent éludée : l’adaptation ne se décrète pas, elle se finance. Les pays les plus exposés sont aussi ceux qui disposent des marges budgétaires les plus limitées. D’où l’appel lancé aux partenaires internationaux, aux institutions financières et au secteur privé : simplifier l’accès aux financements, accélérer les transferts de technologies et bâtir une coopération scientifique plus équitable. Sans ces leviers, la justice climatique restera un principe proclamé mais inopérant.


Dans un monde marqué par les replis et la fragmentation, Djibouti fait un choix stratégique inverse : celui de la coopération contre l’isolement, de l’anticipation contre l’urgence, de la connaissance contre l’improvisation. Le message est sans ambiguïté : la taille d’un pays ne détermine pas sa capacité à peser sur les enjeux globaux, dès lors que la vision et la constance politique sont au rendez-vous.


Reste l’épreuve décisive de la mise en œuvre. Le Forum devra se traduire par des engagements concrets, et l’Alliance Doctorale pour le Climat par des résultats mesurables : formations effectives, recherches appliquées, innovations transférables. C’est à cette condition que l’initiative prendra toute sa portée stratégique.


À Djibouti, le climat n’est plus seulement un risque à contenir. Il devient un champ de souveraineté, de développement et de projection dans l’avenir. Le pari est assumé. Il reste désormais à le tenir.


Crédit photo : Djib live / SPP 






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