Djibouti–Éthiopie , la constance géopolitique face aux turbulences régionales

 L’édito de Gaucher 


La visite, ce dimanche à Djibouti, du Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed Ali ne relève ni du protocole routinier ni d’un simple exercice diplomatique. Elle s’inscrit dans une continuité stratégique assumée, à un moment où la Corne de l’Afrique demeure traversée par des lignes de tension politiques, sécuritaires et économiques. L’audience en tête-à-tête accordée par le président Ismail Omar Guelleh au Palais de la République en a constitué le cœur politique, confirmant la centralité du dialogue djibouto-éthiopien dans l’architecture régionale.


Depuis plus de deux décennies, Djibouti et l’Éthiopie ont construit une relation fondée sur l’interdépendance assumée et la confiance politique. Pour Addis-Abeba, pays enclavé de plus de 120 millions d’habitants, l’accès sécurisé à la mer est une question de souveraineté économique. Pour Djibouti, hub logistique et énergétique régional, l’Éthiopie demeure le principal partenaire, client et allié stratégique. La rencontre Guelleh–Abiy Ahmed a rappelé cette réalité sans emphase, mais avec méthode.



Les échanges ont porté, de manière prioritaire, sur l’état d’avancement des projets bilatéraux et sur les leviers concrets permettant d’en accélérer l’exécution. Ce choix n’est pas anodin. Il traduit une diplomatie du résultat, centrée sur l’opérationnalisation des engagements déjà pris, loin des déclarations d’intention sans suite. Les conclusions de cette rencontre serviront de cadre de référence à la prochaine commission mixte ministérielle, prévue à Djibouti le 19 janvier 2026. Là encore, le calendrier et la méthode signalent une volonté de pilotage structuré de la coopération.


La tonalité des déclarations publiques des deux dirigeants mérite attention. En qualifiant Abiy Ahmed de « frère » et de « leader éclairé », le président Guelleh a inscrit la relation dans un registre politique assumé, fondé sur la proximité personnelle mais aussi sur une vision partagée de la stabilité régionale. Le Premier ministre éthiopien, en retour, a souligné le rôle de Djibouti et de son président comme « alliés précieux » de l’Éthiopie, élargissant le champ des discussions aux questions de paix, de sécurité et de développement de la Corne de l’Afrique. Le message est clair : au-delà du bilatéral, Djibouti et Addis-Abeba entendent continuer à peser sur les équilibres régionaux.


La visite des infrastructures portuaires, effectuée avant les entretiens politiques, complète cette lecture stratégique. En se rendant au terminal Horizon puis au Port polyvalent de Djibouti, Abiy Ahmed a voulu constater de visu les capacités logistiques sur lesquelles repose en grande partie l’économie éthiopienne. Le terminal Horizon, avec ses capacités de stockage et de distribution d’hydrocarbures, illustre le rôle énergétique de Djibouti à l’échelle régionale. Le Port polyvalent, connecté au réseau ferroviaire et doté d’une vaste zone industrielle, incarne quant à lui la mutation logistique du pays en plateforme intégrée de services maritimes, ferroviaires et industriels.


Ce déplacement n’est pas qu’un symbole. Il intervient dans un contexte régional marqué par des discours parfois agressifs sur l’accès à la mer, la redéfinition des routes commerciales et les ambitions portuaires concurrentes. En mettant en avant les infrastructures djiboutiennes, leur performance et leur fiabilité, les deux capitales rappellent que leur partenariat repose sur des actifs réels, éprouvés et mutuellement bénéfiques.


La composition des délégations des deux côtés confirme également le caractère stratégique de la visite. Ministres des finances, des transports, de l’économie, des affaires étrangères et de la communication : tous les secteurs structurants de la relation bilatérale étaient représentés. Cette approche transversale traduit une compréhension partagée des enjeux, où la diplomatie politique va de pair avec la coordination économique, logistique et institutionnelle.


Dans un environnement régional volatil, la relation entre Djibouti et l’Éthiopie apparaît ainsi comme un facteur de stabilité. Elle repose moins sur des déclarations spectaculaires que sur une mécanique patiente, faite de commissions mixtes, de projets structurants et de concertations régulières au plus haut niveau. La visite d’Abiy Ahmed à Djibouti, par sa sobriété et sa densité, en est une illustration fidèle.


À l’heure où la Corne de l’Afrique cherche encore un équilibre durable entre souverainetés nationales, intégration régionale et sécurité collective, le dialogue Djibouti–Addis-Abeba continue de faire figure de repère. Sans illusion, mais avec constance.

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