Au 39e Sommet de l’Union africaine, Djibouti affirme une diplomatie d’influence et de responsabilité

 Editorial 


 À l’heure où le continent fait face simultanément au stress hydrique, à l’instabilité sécuritaire et aux recompositions géopolitiques, l’intervention de Djibouti lors du 39e Sommet ordinaire des chefs d’État et de gouvernement de l’Union africaine a dépassé le simple exercice protocolaire. Elle s’inscrit dans une stratégie cohérente articulant sécurité hydrique, bonne gouvernance et partenariats stratégiques comme piliers indissociables d’une souveraineté africaine affirmée.


Le thème retenu cette année “l’accès durable à l’eau et à l’assainissement ” est loin d’être anodin. Il cristallise à lui seul les fractures et les aspirations du continent. Raréfaction des ressources, pression démographique, dérèglement climatique, urbanisation accélérée : l’eau est devenue un enjeu de sécurité nationale et régionale. En mettant en avant l’expérience djiboutienne en matière de dessalement et de coopération transfrontalière, le président Ismaïl Omar Guelleh a recentré le débat sur des solutions concrètes. L’adduction d’eau avec l’Éthiopie, souvent citée comme modèle de coopération pragmatique, illustre cette conviction : les ressources partagées peuvent devenir des leviers d’intégration plutôt que des sources de tension.


Son Excellence Ismail Omar Guelleh , président de la République de Djibouti 

Mais au-delà de la question hydrique, ce sommet a constitué un moment institutionnel majeur pour l’organisation continentale. La passation à la tête de l’Union africaine entre le président angolais João Lourenço et son homologue burundais Évariste Ndayishimiye s’est déroulée dans un esprit de continuité stratégique. Le lancement du thème 2026, aligné sur l’Agenda 2063, confirme la volonté d’ancrer les priorités sociales dans une vision de long terme. Parallèlement, les chefs d’État ont réaffirmé la position commune africaine sur la réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, signe clair d’une Afrique qui refuse désormais d’être reléguée en marge du multilatéralisme.


Sur le plan sécuritaire, les discussions ont souligné une constante : sans financement prévisible et autonome des opérations de paix, l’ambition stratégique de l’Union africaine demeurera inachevée. L’adoption d’un protocole d’accord renforçant la coordination entre l’UA, les communautés économiques régionales et les mécanismes régionaux autour de la Force africaine en attente va dans le sens d’une architecture plus intégrée. Là encore, Djibouti a joué un rôle de cohérence régionale, fidèle à son engagement actif au sein de l’IGAD.


Cette posture s’est concrétisée lors de la réunion du Conseil de paix et de sécurité consacrée au Soudan du Sud, organisée sous l’égide du « C5 » présidé par le président sud-africain Cyril Ramaphosa. Autour de la table figuraient notamment William Ruto, Salva Kiir Mayardit et le Premier ministre algérien Sifi Ghrieb. Le message djiboutien a été sans équivoque : préserver les acquis de l’Accord revitalisé de 2018, éviter l’érosion progressive du cessez-le-feu et réaffirmer le rôle central de l’IGAD comme garant politique. La proposition de désigner un médiateur principal et de structurer un mécanisme conjoint IGAD–UA reflète une approche méthodique, soucieuse de coordination et de suivi au plus haut niveau.


Par ailleurs, la participation active du chef de l’État au Forum du Mécanisme africain d’évaluation par les pairs (MAEP) a mis en lumière une autre dimension de ce déplacement : celle de la gouvernance. Loin d’un exercice formel, la présentation des avancées djiboutiennes dans les domaines politique, économique et institutionnel s’inscrit dans une logique d’alignement avec les standards africains. Transparence budgétaire, consolidation de l’État de droit, renforcement du contrôle parlementaire : autant de signaux visant à inscrire la modernisation de l’État dans un cadre continental partagé.


La diplomatie présidentielle ne s’est pas limitée aux sessions plénières. L’entretien avec le secrétaire général des Nations unies, António Guterres, a permis de réexaminer les équilibres fragiles de la Corne de l’Afrique, entre prévention des conflits, gestion humanitaire et financement climatique. Dans un contexte où la région reste exposée aux chocs exogènes, l’articulation entre cadres africains et mécanismes onusiens apparaît plus que jamais stratégique.


La rencontre bilatérale avec le président somalien Hassan Sheikh Mohamud a, quant à elle, confirmé la centralité du voisinage immédiat dans la diplomatie djiboutienne. Coopération sécuritaire, échanges économiques, stabilité régionale : les deux chefs d’État ont réaffirmé leur convergence d’intérêts face aux menaces communes.


Enfin, le dialogue engagé avec des investisseurs chinois opérant dans les infrastructures, l’énergie et les services portuaires illustre une autre constante : la diplomatie économique comme prolongement naturel de la diplomatie politique. Dans un environnement international marqué par la compétition entre puissances, Djibouti mise sur l’attractivité de son hub logistique et sur la crédibilité de ses réformes pour consolider des partenariats structurants.


Au total, ce 39e Sommet aura été, pour Djibouti, bien plus qu’une participation institutionnelle. Il a constitué un moment de projection stratégique : placer la sécurité hydrique au cœur de l’agenda continental, défendre une architecture africaine de paix plus autonome, promouvoir une gouvernance évaluée et assumée, et consolider des alliances politiques et économiques dans un monde en recomposition.


Dans un continent en quête de stabilité et de transformation structurelle, la cohérence entre discours, initiatives régionales et réformes internes devient la véritable mesure de l’influence. À Addis-Abeba, Djibouti a choisi de se situer sur ce terrain exigeant : celui d’une diplomatie de responsabilité, conciliant souveraineté nationale et engagement panafricain.







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