Perchée au nord-ouest du Somaliland, face au golfe d’Aden, à quelques encablures de la frontière djiboutienne, Zeyla ( ou Zeila, Saylac, selon les sources ) s’étend aujourd’hui dans un silence que seuls le vent et les vagues viennent troubler. Ses pierres, rongées par le sel et la solitude, murmurent pourtant une mémoire dense : celle d’un port qui fut, durant plus d’un millénaire, l’un des poumons commerciaux, spirituels et intellectuels de la Corne de l’Afrique.
Bien avant que son nom ne s’impose dans la géographie islamique, Zeyla fut sans doute Avalites : ce comptoir mentionné dans le Périple de la mer Érythrée au Ier siècle de notre ère. Les marchands grecs, arabes et indiens y échangeaient encens, ivoire, or et épices. La côte somalienne formait alors une artère vitale reliant l’Afrique à l’Arabie et à l’Inde, via la mer Rouge et l’océan Indien.
Ce port antique préfigure déjà ce que Zeyla deviendra : un carrefour, un entrelacs de routes, un point d’appui des civilisations maritimes.
Avec l’islamisation rapide de la région, Zeyla s’impose dès le IXᵉ siècle comme un foyer religieux et intellectuel majeur. Capitale du royaume d’Ifat, puis du sultanat d’Adal, elle rayonne sur les plaines et hauts plateaux environnants. Des savants portant le nom d’al-Zayla’i apparaissent dans les manuscrits du Caire et de Damas, témoignant de cette effervescence intellectuelle.
La ville est alors un centre d’érudition et de commerce : on y enseigne le droit musulman, on y rédige des traités, et ses mosquées ( dont celle d’Al-Qiblatayn, l’une des plus anciennes d’Afrique ) accueillent pèlerins et étudiants.
Mais la prospérité attise les convoitises. Du XVe au XVIe siècle, Zeyla devient la base arrière des grandes campagnes du sultanat d’Adal contre l’empire chrétien d’Abyssinie, sous la conduite du célèbre Ahmed Ibn Ibrahim Al-Ghazi, surnommé « Ahmed Gragn ou Guray ( le Gaucher ) ».
Le port sert alors de lien stratégique entre la mer et l’intérieur : les armes, les denrées, les soldats transitent par ses quais. Cependant, les guerres religieuses et les incursions portugaises de 1517 marquent un tournant. Zeyla est incendiée, son influence s’étiole. La rivalité entre puissances musulmanes et chrétiennes, conjuguée à l’ouverture de nouvelles routes maritimes par les Européens, précipite le déclin de la cité.
Au XVIIᵉ siècle, Zeyla tente de renaître sous la tutelle ottomane. Plus tard, au XIXᵉ, elle passe sous contrôle égyptien, puis britannique. Les autorités coloniales voient en elle un avant-poste commercial mineur, destiné à ravitailler l’intérieur. Mais la création du port de Djibouti en 1888, et surtout la construction de la ligne de chemin de fer Djibouti–Addis-Abeba, bouleversent la hiérarchie régionale : Zeyla est contournée, puis oubliée.
Les grandes caravanes de sel et de bétail se raréfient. Les dhows, ces embarcations traditionnelles, cessent peu à peu de fréquenter son mouillage. Le port se vide, les pierres s’effritent.
Aujourd’hui, marcher dans Zeyla, c’est fouler un sol d’histoire. Les ruines des mosquées médiévales, les minarets effondrés, les cimetières aux stèles brisées racontent la grandeur disparue d’une ville qui fut à la fois commerçante, pieuse et savante.
L’explorateur Richard Burton, qui visita les lieux au XIXᵉ siècle, la décrivit comme une « petite cité fortifiée, blanchie par le soleil et la poussière, où les ruines parlent plus fort que les vivants ». Ces mots résonnent encore.
Les maisons en corail, les vestiges des remparts, les ruelles sablonneuses et les restes du vieux port composent un tableau mélancolique. Le temps y est suspendu ; comme si l’histoire, elle aussi, avait cessé de naviguer.
Zeyla n’est pas qu’un site archéologique : elle incarne une part de la mémoire collective de la Corne de l’Afrique. Pour les habitants du Somaliland et les communautés de la région, elle symbolise un passé de coexistence et d’ouverture.
Mais cette mémoire se fragilise. L’absence de programmes de conservation, le manque d’infrastructures, les pressions naturelles et humaines ( érosion, salinité, urbanisation désordonnée ) menacent les derniers vestiges.
Cette ville antique appelle à une restauration urgente. Et elle plaide pour un classement du site au patrimoine mondial, et pour la création d’un centre de recherche sur les routes maritimes anciennes reliant la Corne de l’Afrique au monde islamique et asiatique.
Au-delà des ruines, Zeyla offre aussi un horizon d’avenir. Le développement d’un tourisme culturel durable, combiné à la protection des écosystèmes marins (mangroves, récifs coralliens), pourrait faire de la ville un modèle de réconciliation entre patrimoine et développement.
Mais le temps presse. Car chaque saison qui passe emporte un peu plus de ses pierres, de ses inscriptions, de ses voix anciennes.
Zeyla n’est pas seulement un site historique : c’est une bibliothèque de pierre, un témoin silencieux des circulations qui ont façonné la Corne de l’Afrique. Elle relie Avalites à Adal, Harar à Djibouti, les côtes arabiques aux terres abyssines.
Pourtant, les sites millénaires de Zeyla se désagrègent lentement sous le poids du temps et de l’indifférence. Sans un effort concerté de restauration et de mise en valeur, ces vestiges risquent de disparaître à jamais ; emportant avec eux une part irremplaçable de la mémoire collective de la région et de l’histoire maritime de l’humanité.
Zeyla, la mémoire d’un grand port oublié, appelle aujourd’hui au sursaut des consciences : sauver ses pierres, c’est sauver notre histoire.


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