Infrastructures, rentes et recomposition des souverainetés : la projection de puissance émiratie dans la Corne de l’Afrique

 Par Al-Aghbari 


Longtemps perçue comme une périphérie instable de l’ordre international, la Corne de l’Afrique s’est progressivement imposée comme l’un des espaces stratégiques majeurs de la mer Rouge. Située à l’articulation des routes maritimes reliant l’Asie, l’Europe et le Moyen-Orient, elle concentre aujourd’hui des enjeux commerciaux, énergétiques et sécuritaires d’une importance croissante. Cette centralité nouvelle a favorisé l’irruption d’acteurs extérieurs cherchant à transformer les infrastructures économiques en instruments de puissance géopolitique. Les statistiques récentes montrent que plus de 80 % du commerce mondial s'effectue par voie maritime, ce qui souligne l'importance des ports comme plateformes de connectivité et leur rôle stratégique dans l'économie mondiale moderne. Aujourd'hui, les ports servent de relais entre les voies maritimes et les marchés intérieurs, constituent un socle logistique essentiel à la croissance économique et facilitent le transit énergétique. C’est précisément sur ce postulat crucial que certaines puissances tentent de construire leur influence régionale.


Parmi ces acteurs, les Émirats arabes unis occupent une place singulière. Leur stratégie repose moins sur une présence militaire classique que sur la maîtrise des flux : ports, corridors logistiques, ressources minières et circuits financiers. À travers des entreprises étroitement liées à l’État, au premier rang desquelles DP World, Abou Dhabi a tissé en une décennie un réseau d’implantations qui redessine les équilibres régionaux.



Présentée comme une politique de développement et de stabilisation, cette projection de capitaux s’inscrit en réalité dans une logique de contrôle structurel des nœuds de circulation. Dans des États caractérisés par une faible institutionnalisation, elle ne consolide pas l’autorité publique, mais s’adosse aux rapports de force existants, qu’elle tend à amplifier.


L’économie comme levier de puissance

Le pari émirati repose sur une intuition géo-économique simple : qui contrôle les infrastructures contrôle les territoires sans avoir à les administrer directement. Les ports deviennent ainsi des instruments de souveraineté indirecte, permettant d’orienter les échanges, de peser sur les finances publiques locales et de redéfinir les hiérarchies politiques internes.


Cette approche s’apparente à une privatisation partielle de la géopolitique, où des entreprises parapubliques assument des fonctions traditionnellement étatiques. Elle permet à Abou Dhabi de projeter son influence à moindre coût politique, tout en se présentant comme un partenaire économique plutôt qu’une puissance interventionniste.


Mais cette logique produit des effets profondément ambivalents dans les sociétés fragiles.


Le Soudan : la rente minière au cœur de la guerre

Au Soudan, l’intégration accélérée de l’or dans les circuits commerciaux émiratis a accompagné l’émergence des Forces de soutien rapide (RSF) comme acteur politico-militaire dominant. Issues des milices janjawids du Darfour, les RSF ont progressivement bâti un empire économique fondé sur le contrôle de zones minières stratégiques.


L’accès quasi privilégié aux marchés émiratis a transformé cette rente en ressource militaire stable, finançant l’achat d’armes, le recrutement de combattants et l’autonomisation progressive vis-à-vis de l’État soudanais. Le conflit actuel ne relève plus seulement d’un affrontement politique, mais d’une économie de guerre autoréplicative, où la violence devient une condition de maintien des flux financiers.


La multiplication de routes de contrebande à travers l’Éthiopie orientale illustre l’adaptation constante de ces circuits face aux pressions internationales. Elle régionalise le conflit et l’inscrit dans un système économique transfrontalier échappant largement aux mécanismes de régulation.


Une grande partie de production d'or Soudanais, estimée à plusieurs milliards de dollars par an, est exportée clandestinement, notamment vers les marchés Emiratis. Cette économie parallèle contribue à financer l’effort de guerre et rend toute sortie du conflit plus difficile.

À partir de 2025, face au durcissement de la position saoudienne et à la fermeture de certaines routes logistiques depuis la Libye et le Yémen, les Émirats semblent avoir réorienté leurs flux. Des données satellitaires et aériennes indiquent une intensification des liaisons entre Abou Dhabi et la base militaire de Holeta, en Éthiopie, à proximité du Soudan. Cette évolution pose la question de l’implication croissante d’Addis-Abeba.

Pour le Premier ministre Abiy Ahmed, confronté à une dette élevée et à l’absence d’accès direct à la mer, les offres émiraties — soutien financier et appui à des projets portuaires — constituent un levier attractif. Mais cette convergence d’intérêts fait peser un risque : celui de voir l’Éthiopie progressivement associée à un conflit régional aux ramifications potentiellement explosives, impliquant l’Érythrée et l’Égypte.


La Somalie : la souveraineté par l’infrastructure

En Somalie, l’intervention émiratie s’est inscrite dans un contexte d’État failli où les autorités centrales peinent à imposer leur autorité. Le développement du port de Berbera, confié à DP World, a profondément modifié la géographie économique de la région.


En reliant directement le Somaliland à l’Éthiopie, l’un des marchés les plus dynamiques d’Afrique de l’Est, ce corridor a conféré à l’entité sécessionniste une viabilité économique inédite. L’infrastructure a ainsi produit un effet politique : elle a consolidé une souveraineté de fait, indépendante de Mogadiscio.


Ce processus illustre une tendance plus large dans les espaces fragiles, où la logistique supplante l’État comme vecteur d’intégration territoriale. La reconnaissance israélienne de 2025, bien que diplomatiquement marginale, s’inscrit dans cette dynamique de légitimation progressive par les faits économiques.


Djibouti : quand le partenariat devient coercition

Le différend entre Djibouti et DP World révèle le revers de cette stratégie. Lorsque les autorités djiboutiennes ont repris le contrôle du terminal de Doraleh, invoquant la défense de la souveraineté nationale, elles se sont heurtées à une riposte géo-économique.


Le redéploiement des investissements émiratis vers des ports concurrents visait explicitement à détourner les flux régionaux et de tenter d’affaiblir la position de Djibouti comme hub incontournable de la mer Rouge. L’épisode montre que la relation économique, loin d’être neutre, peut être instrumentalisée comme moyen de pression stratégique.


La mer Rouge comme espace de rivalités croisées

Cette politique s’insère dans une recomposition plus vaste des équilibres du Moyen-Orient élargi. Face à l’approche saoudienne, centrée sur les États et la diplomatie multilatérale, les Émirats privilégient des leviers souples : acteurs locaux, rentes économiques, infrastructures critiques.


La mer Rouge devient ainsi une zone d’interpénétration des stratégies de puissance, où se croisent ambitions du Golfe, intérêts occidentaux, et présence croissante de la Chine. Les États de la Corne se retrouvent pris dans des jeux d’influence qui dépassent parfois largement leurs capacités institutionnelles.


Fragmentation politique et dépendance structurelle

L’effet systémique de ces dynamiques est une fragmentation accrue des souverainetés. Les ressources stratégiques alimentent des pouvoirs armés, les infrastructures créent des territoires économiques autonomes, et les flux financiers échappent aux États centraux.


Au lieu de favoriser la construction institutionnelle, l’intégration logistique accélérée renforce les économies parallèles et les hiérarchies locales violentes. La promesse de développement se transforme en moteur de recomposition conflictuelle.


Une géopolitique discrète mais durable

La stratégie émiratie illustre une mutation contemporaine de la puissance : moins fondée sur l’occupation militaire que sur la maîtrise des flux vitaux. Elle permet d’exercer une influence profonde sans visibilité immédiate, mais ses effets sont souvent plus durables et plus déstabilisateurs.


En l’absence de cadres multilatéraux capables de réguler les investissements stratégiques, de contrôler les ressources issues des zones de conflit et de protéger la souveraineté économique des États fragiles, la Corne de l’Afrique risque de s’enfermer dans une conflictualité structurelle.


La région pourrait devenir un espace d’intégration commerciale majeur entre l’Afrique et l’Asie. Elle est aujourd’hui davantage engagée dans une trajectoire de rivalités externalisées, où infrastructures et rentes remplacent les armées comme instruments de domination.


 

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