Israël avance ses pions en mer Rouge au risque d’embraser la Corne de l’Afrique
Chronique politique
La Chronique de l’Est, dans sa chronique politique du jour, décortique un article paru dans Bloomberg et qui a fait beaucoup parler aujourd’hui dans la Corne de l’Afrique. Le journaliste Simon Marks y affirme qu’Israël étudie discrètement la possibilité d’installer un point d’appui militaire au Somaliland, à l’entrée du golfe d’Aden. Une hypothèse encore floue, mais suffisamment spectaculaire pour susciter commentaires et inquiétudes dans toute la région.
L’idée s’inscrit dans le contexte de l’escalade militaire entre Israël et l’Iran. Dans cette confrontation indirecte, les rebelles houthis du Yémen ( soutenus par Téhéran ) demeurent l’un des derniers acteurs capables de menacer directement Israël, notamment par leurs missiles et par leurs opérations contre la navigation en mer Rouge.
Pour Tel-Aviv, la logique stratégique est simple : surveiller et contenir les Houthis au plus près de leur zone d’opération. D’où l’intérêt soudain pour la rive africaine du golfe d’Aden. Et dans cette équation, le Somaliland apparaît comme un partenaire potentiel.
Ce territoire, séparé de la Somalie depuis 1991 mais toujours non reconnu par la communauté internationale, possède un atout évident : sa position face au Yémen. Situé à quelques centaines de kilomètres seulement des zones contrôlées par les Houthis, il offre une plateforme d’observation intéressante pour toute puissance souhaitant suivre les mouvements militaires dans la région.
Selon l’enquête de Bloomberg, des responsables israéliens se seraient déjà rendus sur place pour inspecter certaines portions du littoral et identifier d’éventuels sites d’installation.
Un secteur situé à l’ouest de Berbera est évoqué. Mais il faut garder la tête froide : si cette ville portuaire bénéficie d’infrastructures modernisées par la société émiratie DP World, elle reste avant tout un port régional dont l’importance stratégique est parfois largement amplifiée dans certains récits géopolitiques. Les installations existantes, héritées en partie de la guerre froide, sont loin d’en faire un pivot militaire incontournable de la mer Rouge.
Pour le Somaliland, l’intérêt d’un rapprochement avec Israël est évident. Depuis plus de trente ans, Hargeisa cherche à obtenir la reconnaissance internationale qui lui échappe toujours. La reconnaissance annoncée par le gouvernement de Benjamin Netanyahu en décembre dernier constitue donc une avancée diplomatique majeure pour ce territoire isolé.
Mais cette initiative intervient dans un environnement déjà saturé d’acteurs militaires. La Turquie dispose par exemple de sa plus grande base d’entraînement à l’étranger à Mogadiscio, sous l’impulsion du président Recep Tayyip Erdoğan. Les États-Unis maintiennent des capacités antiterroristes dans la région. Les Émirats arabes unis, eux, ont investi dans plusieurs ports de la Corne de l’Afrique.
Dans ce paysage déjà dense, l’éventuelle arrivée d’Israël constituerait un acteur supplémentaire dans une compétition stratégique déjà très encombrée.
Les réactions n’ont d’ailleurs pas tardé. Plusieurs pays arabes et africains ont dénoncé la reconnaissance du Somaliland par Israël, estimant qu’elle pourrait fragiliser davantage la Somalie et alimenter les tensions régionales. Des groupes armés, notamment Al-Shabaab, ont également menacé de cibler le Somaliland si celui-ci devenait une plateforme d’opérations israéliennes.
Pour les pays riverains de la mer Rouge, y compris Djibouti, cette évolution mérite d’être observée avec prudence. Car derrière l’annonce spectaculaire d’une possible base militaire se cache surtout une réalité plus complexe : la multiplication d’initiatives géopolitiques dans une région déjà extrêmement fragile.
L’article de Bloomberg révèle ainsi moins une décision stratégique imminente qu’une nouvelle illustration de la compétition silencieuse entre puissances pour le contrôle des routes maritimes reliant la mer Rouge, le golfe d’Aden et le détroit d’Ormuz.
Dans cette rivalité mondiale, la Corne de l’Afrique n’est plus une périphérie. Elle est devenue un espace où circulent ambitions militaires, rivalités diplomatiques et projections de puissance. Reste à savoir si ces manœuvres renforceront la stabilité régionale ; ou si elles ajouteront simplement une nouvelle ligne de fracture dans un équilibre déjà précaire.

Commentaires