Ormuz en crise, la mer Rouge sous tension

 Pendant que les missiles s’abattent sur l’Iran et que Washington et Tel-Aviv affichent leur détermination militaire, une autre zone du globe retient son souffle : la mer Rouge et la Corne de l’Afrique. À première vue, ces rivages semblent éloignés du théâtre principal de la confrontation. En réalité, ils en constituent déjà l’un des points de bascule stratégiques. Dans cette guerre qui s’annonce longue et imprévisible, la géographie pèse presque autant que les arsenaux. Et la géographie, ici, désigne un mot : Bab el-Mandeb.


Depuis des décennies, les stratèges considèrent ce détroit comme l’une des artères vitales du commerce mondial. Chaque jour, une part considérable du trafic maritime reliant l’Asie à l’Europe transite par ce corridor étroit qui sépare la péninsule Arabique des côtes africaines. Lorsque le détroit d’Ormuz se retrouve menacé ( ce qui est précisément le cas dans le contexte actuel ) l’importance de Bab el-Mandeb devient immédiatement cruciale. L’Iran l’a compris depuis longtemps : lorsqu’on ne peut pas frapper directement une superpuissance, on s’attaque aux flux qui irriguent l’économie mondiale.


Détroit de Bab Al-Mandeb 

La Corne de l’Afrique se retrouve ainsi projetée au cœur d’un conflit dont elle n’est pourtant pas partie prenante. Sur la rive africaine de ce passage stratégique se trouve un État minuscule mais central : Djibouti. Peu de territoires concentrent autant d’intérêts militaires internationaux. Les États-Unis y disposent de leur principale base en Afrique. La France y maintient un dispositif historique. La Chine, le Japon et plusieurs pays européens y ont également installé des infrastructures militaires. Cette accumulation de bases fait de Djibouti une sorte de carrefour militaire mondial. Elle en fait aussi, potentiellement, une cible.


Dans les guerres asymétriques contemporaines, l’attaque frontale n’est plus la règle. L’Iran privilégie depuis longtemps une stratégie indirecte, reposant sur des milices alliées, des frappes de drones ou des opérations de harcèlement maritime. Les Houthis du Yémen, qui contrôlent une partie du littoral opposé à la Corne de l’Afrique, ont déjà démontré leur capacité à perturber le trafic maritime international. Les attaques menées contre les navires commerciaux en mer Rouge au cours des dernières années avaient suffi à faire chuter brutalement la circulation maritime et à faire exploser les coûts d’assurance. Dans une guerre ouverte entre l’Iran et l’alliance américano-israélienne, ce type de stratégie pourrait être amplifié à une échelle bien plus large.


Le danger pour la région ne se limite pas aux seules opérations militaires. La Corne de l’Afrique constitue déjà l’un des espaces les plus fragiles de la planète sur le plan politique. Le Soudan est plongé dans une guerre civile dévastatrice. La Somalie demeure confrontée à une insurrection persistante. L’Éthiopie, après la guerre du Tigré, reste traversée par des tensions internes profondes. Dans un tel environnement, le déplacement de l’attention stratégique des grandes puissances vers la confrontation avec l’Iran risque de produire un effet secondaire bien connu : les crises périphériques deviennent encore plus difficiles à contenir.


L’économie de la région pourrait également subir un choc brutal. La perturbation du trafic dans le golfe Persique et dans la mer Rouge provoque presque mécaniquement une hausse du prix du pétrole et du coût du transport maritime. Pour les pays de la Corne de l’Afrique, largement dépendants des importations de carburant et de produits alimentaires, la facture peut devenir explosive. L’histoire récente montre que la hausse du prix du carburant se répercute immédiatement sur les prix alimentaires et sur la stabilité sociale. Dans des États où les marges budgétaires sont déjà extrêmement faibles, une telle pression peut rapidement alimenter des tensions politiques. Djibouti et le Kenya s’étaient sorti convenablement de la crise du Covid 19 et ces pays peuvent mieux accuser le coup d’une crise liée à cette guerre autour du détroit d’Ormuz . 


Mais le véritable bouleversement pourrait être géopolitique. Depuis une dizaine d’années, la Corne de l’Afrique est devenue un terrain d’influence privilégié pour les puissances du Moyen-Orient. Les Émirats arabes unis, le Qatar, la Turquie ou l’Arabie saoudite y financent ports, bases militaires et réseaux politiques. Cette projection de puissance répond à une logique simple : contrôler les routes maritimes de la mer Rouge et sécuriser les flux commerciaux reliant l’Asie à l’Europe. L’entrée en guerre de l’Iran risque d’accentuer cette compétition et de transformer encore davantage la région en prolongement des rivalités du Golfe.


La mer Rouge pourrait ainsi évoluer vers un modèle déjà observé ailleurs : un espace saturé de forces navales étrangères, traversé par des opérations clandestines et des affrontements indirects. Les grandes puissances y déploieraient leurs navires pour protéger le commerce international tandis que leurs adversaires chercheraient à perturber ces flux par des moyens asymétriques. La logique est connue : il ne s’agit pas de gagner une bataille décisive, mais d’augmenter le coût de la guerre pour l’adversaire.


Dans cette configuration, Djibouti apparaît comme un pivot incontournable. Sa position géographique, à l’entrée sud de la mer Rouge, lui confère une importance stratégique disproportionnée par rapport à sa taille. Chaque escalade régionale renforce paradoxalement ce rôle central. Mais cette centralité est une arme à double tranchant. Plus un territoire devient stratégique, plus il attire les rivalités et les risques.


La Corne de l’Afrique se retrouve donc face à un paradoxe classique de la géopolitique : être indispensable sans être protégée. Les États de la région n’ont ni la capacité militaire ni le poids diplomatique pour influencer le cours du conflit entre l’Iran, Israël et les États-Unis. Pourtant, ils en subiront directement les répercussions économiques, sécuritaires et stratégiques.


Ainsi se dessine l’un des effets les plus discrets mais les plus importants de cette guerre. Elle pourrait accélérer la transformation de la mer Rouge en nouveau centre de gravité géopolitique. Et dans ce basculement silencieux, la Corne de l’Afrique n’est plus un simple décor périphérique. Elle devient l’un des verrous par lesquels passe désormais l’équilibre du monde.

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