Le monde n’est pas en train de se réorganiser. Il est en train de se déliter

 Par Naguib Ali Taher

Analyse géopolitique


Depuis des années, le débat sur l’ordre mondial se présente comme un choix binaire : primauté américaine ou ascension chinoise, unipolarité ou multipolarité, déclin ou transition. Toutes ces options reposent sur la même conviction tacite : que le pouvoir, quel que soit son déplacement, finira par se cristalliser dans une nouvelle architecture.


Or, il ne se cristallise pas. Il se diffuse plus vite qu’il ne peut être encadré, plus loin qu’il ne peut être maîtrisé. Le monde ne se dirige pas vers un nouvel ordre stable. Il entre dans une configuration où l’ordre lui-même devient plus difficile à maintenir ; où l’autorité est morcelée, le contrôle imparfait et la stabilité de plus en plus coûteuse. Le changement ne porte pas seulement sur le « qui » du pouvoir, mais sur le « quoi » : de quoi le pouvoir est désormais fait.


L’asymétrie des coûts : quand la perturbation coûte moins cher que la protection


Observez la mer Rouge. Ce détroit stratégique, quand il est perturbé, fait flamber les prix et s’effondrer les chaînes d’approvisionnement. Les outils utilisés pour provoquer ces perturbations ne sont pas sophistiqués. Il faut peu de moyens pour enrayer les flux mondiaux, mais beaucoup plus pour les maintenir en mouvement : navires de guerre, batteries d’interception, surveillance permanente. La perturbation, elle, est discrète, sporadique et facilement réplicable.



Ce déséquilibre est structurel. Plus un système devient vital, plus il coûte cher à défendre ; et plus il devient tentant à attaquer. Telle est désormais la logique profonde du pouvoir : non la domination, mais l’asymétrie des coûts.


Pendant longtemps, on pouvait localiser le pouvoir : ancré au territoire, aux armées, aux frontières. Cette représentation est dépassée. Le pouvoir se concentre désormais dans les flux : marchandises, données, capital, énergie. Il réside dans les goulets d’étranglement, les infrastructures critiques, les systèmes qui traversent les frontières sans appartenir à aucun acteur unique.


Ces systèmes ne sont plus régis par les États seuls. Le résultat n’est pas la disparition du pouvoir étatique, mais sa dilution dans une toile de connexions plus dense et plus fragile. Les États continuent de bâtir et de financer, mais ils ne contrôlent plus toutes les façons dont ces systèmes peuvent être manipulés, exploités ou détruits.


Certains pays ont compris cette mutation plus vite que d’autres. Djibouti, à l’entrée de la mer Rouge, est un territoire petit et pauvre en ressources, mais géographiquement incontournable. Plutôt que de choisir un camp, il a choisi une position. Des bases militaires étrangères, des câbles de données mondiaux, des routes commerciales majeures y transitent obligatoirement.


Djibouti ne domine pas ces systèmes. Il n’en a pas besoin. Il s’est placé là où les autres ne peuvent ni l’ignorer ni le contourner aisément. C’est une autre forme de puissance : non la maîtrise directe, mais la pertinence stratégique. Dans un monde fragmenté, être au bon endroit, au cœur des flux, devient plus décisif que d’avoir la plus grande armée.


Désormais, les conflits ne restent plus enfermés dans leurs frontières. Une guerre locale peut déstabiliser la sécurité alimentaire, l’approvisionnement énergétique ou l’équilibre financier d’un continent éloigné. Ces perturbations affaiblissent des États précaires, ce qui ouvre la voie à de nouvelles perturbations ; menées par des acteurs distants du conflit initial mais connectés à ses effets.


Ce n’est pas une série de crises isolées, mais une chaîne de dominos, où chaque choc alimente le suivant. Le champ de bataille, la route maritime et le réseau numérique ne sont plus distincts : ils font partie d’un même système global interconnecté.


La fin de l’ordre bon marché : fonctionner sans maîtriser


Pendant des décennies, le système mondial a fonctionné sur une hypothèse simple : l’ordre pouvait être maintenu à un coût politique et financier supportable. Cette hypothèse s’estompe. Il devient plus coûteux de garantir des voies commerciales ouvertes, des systèmes financiers stables et des infrastructures sécurisées.


Plus il y a de connexions, plus il y a de vulnérabilités. Plus il y a d’interdépendance, plus il y a de points de pression où une petite perturbation peut provoquer de grands effets. Le système fonctionne encore, mais maintenir son équilibre est de plus en plus difficile.


Il ne s’agit pas d’une simple transition de l’unipolaire vers un nouvel équilibre multipolaire. C’est un glissement vers un monde où l’équilibre devient plus difficile à atteindre ; et bien plus difficile à préserver. Aucun acteur unique ne peut stabiliser pleinement le système sans endosser des coûts qui s’alourdissent avec le temps. Aucune perturbation isolée n’est décisive, mais leur accumulation change la nature du jeu. L’effet est graduel mais tenace : la friction devient la norme, la turbulence un trait structurel.


La vieille habitude de chercher dans quel acteur se cristallisera le prochain pouvoir dominant reste forte, mais elle est trompeuse. La question n’est plus tant de savoir qui contrôlera le système. Elle est de savoir qui pourra fonctionner au sein d’un système qui résiste au contrôle. Qui pourra absorber les chocs, s’adapter aux perturbations, se réinventer dans l’instabilité ? Qui saura se positionner au cœur des flux essentiels : logistiques, numériques, financiers, énergétiques ? Qui parviendra à rester pertinent alors que l’autorité se fragmente et que le pouvoir se décentre ?


Car la caractéristique marquante du monde émergent n’est pas seulement la rivalité entre grandes puissances. Elle est plus fondamentale encore : un système dont tout le monde dépend, et que personne ne peut pleinement tenir ensemble.


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