Comment Djibouti veut devenir le raccourci logistique de l’Afrique de l’Est ?

 Décryptage


La Chronique de l’Est revient sur les principaux enseignements de l’entretien accordé par le directeur général de la Société de Gestion du Terminal à Conteneurs de Doraleh (SGTD), Abdillahi Adaweh Sigad, aux colonnes de The EastAfrican. Une interview qui met en lumière la stratégie logistique de Djibouti, son ambition régionale et les défis qui restent à relever.



Pendant longtemps, Djibouti a été présenté comme la porte d’entrée naturelle de l’Éthiopie. Cette réalité demeure, mais elle ne suffit plus à résumer les ambitions du pays. À l’heure où les chaînes d’approvisionnement mondiales se recomposent et où la rapidité d’acheminement est devenue un facteur décisif de compétitivité, Djibouti entend changer de dimension. Son objectif n’est plus seulement d’être un port performant, mais de devenir une plateforme logistique capable de raccourcir les échanges entre l’Asie, le Moyen-Orient et les marchés enclavés d’Afrique de l’Est.




C’est cette vision que développe Abdillahi Adaweh Sigad dans un long entretien accordé à The EastAfrican. À la tête de la SGTD, le dirigeant ne présente pas simplement un nouveau service logistique ; il expose une stratégie appelée à redéfinir le rôle de Djibouti dans les échanges régionaux.


Le « Sea-Air », un changement de paradigme


Au cœur de cette stratégie figure le modèle Sea-Air, qui combine les avantages du transport maritime et du fret aérien.


Le principe est simple : les marchandises arrivent au terminal à conteneurs de Doraleh par voie maritime, sont prises en charge dans une station de fret dédiée, puis transférées vers l’aéroport international de Djibouti-Ambouli, situé à une dizaine de kilomètres seulement, avant d’être expédiées par avion vers les marchés de l’intérieur du continent.


Ce modèle permet de concilier deux exigences souvent opposées : bénéficier du faible coût du transport maritime tout en réduisant considérablement les délais de livraison grâce au transport aérien.


Pour les entreprises, l’enjeu est majeur. Là où un conteneur destiné à Kigali, Kampala ou Juba met généralement entre quarante-cinq et soixante jours en transitant par les corridors classiques de Mombasa ou de Dar es Salaam, la solution proposée par Djibouti promet un acheminement en vingt à trente-cinq jours, selon le port d’origine, tout en restant sensiblement moins coûteuse qu’un transport exclusivement aérien.


Transformer la géographie en avantage économique


Si Djibouti peut nourrir une telle ambition, c’est d’abord parce qu’il dispose d’atouts que peu de pays africains réunissent.


Situé à l’entrée du détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite près de 30 % du trafic mondial de conteneurs, le pays se trouve au croisement des grandes routes reliant l’Asie, le Moyen-Orient, l’Europe et l’Afrique.


Mais la géographie ne suffit pas. Comme le rappelle en filigrane l’entretien, un avantage naturel ne produit de valeur qu’à condition d’être accompagné d’investissements massifs.


Au cours des deux dernières décennies, Djibouti s’est doté d’un complexe portuaire moderne, d’une vaste zone franche internationale, d’un corridor ferroviaire reliant Addis-Abeba et d’infrastructures routières et aéroportuaires conçues pour fonctionner comme un ensemble intégré.


C’est précisément cette complémentarité qui constitue aujourd’hui l’un des principaux arguments de la SGTD.


Contourner les limites des corridors traditionnels


L’analyse développée par Abdillahi Adaweh Sigad repose sur un constat largement partagé dans le secteur logistique.


Le principal frein au commerce régional ne réside plus uniquement dans les capacités portuaires, mais dans les difficultés rencontrées après le débarquement des marchandises.


Embouteillages routiers, lenteurs douanières, insuffisance des réseaux ferroviaires et multiplication des postes-frontières continuent de pénaliser les échanges vers les pays enclavés.


Dans cette perspective, Djibouti ne cherche pas à concurrencer frontalement Mombasa ou Dar es Salaam.


La stratégie consiste plutôt à proposer une solution complémentaire, capable de contourner ces goulets d’étranglement grâce à une combinaison intelligente entre transport maritime et aérien.


Les produits pharmaceutiques, les composants électroniques, les pièces détachées industrielles, les smartphones, les cosmétiques, les articles de bijouterie ou encore les marchandises issues du commerce électronique figurent parmi les cargaisons les plus adaptées à cette formule.


Une ambition qui dépasse largement l’Éthiopie


Longtemps, le développement du port de Djibouti s’est construit autour des besoins de l’économie éthiopienne.


Si Addis-Abeba demeure naturellement le premier partenaire économique du pays, la SGTD affiche désormais une ambition régionale beaucoup plus large.


Le marché visé englobe plus de 250 millions d’habitants répartis entre l’Éthiopie, l’Ouganda, le Rwanda, le Burundi, le Soudan du Sud et l’est de la République démocratique du Congo.


L’objectif est clair : faire de Djibouti la plateforme logistique privilégiée des économies enclavées d’Afrique de l’Est.


Cette stratégie s’appuie notamment sur le corridor Djibouti-Éthiopie-Soudan du Sud-Ouganda (DESSU), créé en 2026 pour renforcer les connexions terrestres, ainsi que sur les partenariats conclus avec Ethiopian Airlines et RwandAir, permettant de desservir vingt-huit villes dans vingt-cinq pays.


La fiabilité comme avantage concurrentiel


Au-delà des infrastructures, Abdillahi Adaweh Sigad insiste sur un élément souvent négligé : la fiabilité.


Dans le commerce international, explique-t-il, respecter les délais est devenu presque aussi important que les réduire.


Les industriels recherchent avant tout des chaînes logistiques prévisibles leur permettant d’éviter les ruptures d’approvisionnement, les surcoûts de stockage ou les pertes liées aux retards.


La SGTD met ainsi en avant des temps d’attente des navires limités à deux à six heures ainsi qu’une desserte hebdomadaire assurée par les principaux armateurs mondiaux, parmi lesquels MSC, CMA CGM, Maersk, COSCO, PIL et Hapag-Lloyd.


Pour son directeur général, le véritable coût du transport ne se résume jamais au montant payé au transporteur. Il faut également intégrer la valeur du temps gagné, les risques évités et les opportunités commerciales créées par une livraison plus rapide.


Des résultats qui confortent cette stratégie


Les chiffres présentés dans l’entretien témoignent de cette montée en puissance.


Le terminal à conteneurs de Doraleh traite aujourd’hui près de 1,2 million d’EVP par an, soit environ 60 % de sa capacité actuelle, avec un objectif de 4,5 millions d’EVP à l’horizon 2030.


Plus significatif encore, les volumes de transbordement ont progressé de plus de 200 % en 2024, signe que Djibouti s’impose progressivement comme une plateforme régionale de redistribution.


La pandémie de Covid-19 a également servi de révélateur. Durant cette période, le modèle « Sea-Air » a permis l’acheminement rapide de matériel médical vers plusieurs pays africains, démontrant sa capacité à répondre aux situations d’urgence.


Le regard de La Chronique de l’Est


Au-delà des performances opérationnelles de la SGTD, l’entretien accordé à The EastAfrican met en lumière une ambition plus profonde : celle de faire de la logistique un instrument de transformation économique et d’intégration régionale.


Dans un contexte où les chaînes d’approvisionnement sont devenues un enjeu stratégique autant qu’économique, Djibouti ne cherche plus seulement à tirer parti de sa position géographique. Le pays entend convertir cet avantage naturel en un leadership logistique durable, en s’appuyant sur des infrastructures modernes, une connectivité multimodale et une vision de long terme.


Derrière les performances du terminal de Doraleh, l’essor des zones franches, la modernisation des corridors ferroviaires et routiers et l’intégration des infrastructures portuaires, aéroportuaires et logistiques, se dessine une politique conduite avec constance depuis plus de deux décennies.


 Comme le souligne l’entretien accordé par Abdillahi Adaweh Sigad à The EastAfrican, les performances enregistrées aujourd’hui par Djibouti sont le résultat d’une stratégie pensée sur le long terme. Pour La Chronique de l’Est, cette trajectoire est indissociable de la vision portée depuis plus de deux décennies par le Président de la République, Son Excellence Ismaïl Omar Guelleh, qui a très tôt fait le choix d’investir dans les infrastructures portuaires, ferroviaires, aéroportuaires et logistiques afin de transformer l’avantage géographique du pays en un véritable levier de développement. Les résultats mis en avant par la SGTD illustrent ainsi la pertinence de ce pari stratégique : faire de Djibouti un hub logistique de rang mondial, au service de l’intégration économique régionale et du continent africain.


À l’heure où la compétition entre les grands ports africains s’intensifie, c’est peut-être là le principal enseignement de cette interview : dans la logistique, les infrastructures comptent, mais elles ne prennent tout leur sens que lorsqu’elles s’inscrivent dans une vision stratégique de long terme. Pour Djibouti, ce pari semble aujourd’hui porter ses fruits.

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