Les deux rives du Détroit : Comment le blocus de l’Iran redessine la géopolitique de la mer Rouge ?

 Par Al-Aghbari

Analyse


Le blocus naval destiné à étrangler les exportations pétrolières iraniennes n’a que deux semaines, mais la guerre ( qui entre dans sa huitième semaine ) a déjà débordé le golfe Persique. Tandis que Washington et Téhéran éprouvent leurs limites dans les eaux étroites d’Ormuz, le centre de gravité du conflit se déplace vers l’autre grand goulet maritime, la mer Rouge. La ruée simultanée vers des corridors énergétiques terrestres, une manœuvre diplomatique américaine provocatrice dans la Corne de l’Afrique et une Arabie saoudite ostensiblement passive façonnent un paysage stratégique plus instable encore que la crise que le blocus était censé résoudre.


 L’impasse d’Ormuz

Les exportations iraniennes de brut se sont effondrées sous la barre de 1,8 million de barils par jour ; le stockage près de l’île de Kharg arrive à saturation et les ingénieurs recourent aux rotations de puits et au stockage flottant à bord de pétroliers désarmés : des artifices rodés sous les sanctions des administrations Obama et Trump. Les analystes préviennent que des fermetures de champs pourraient intervenir d’ici quelques jours, au risque d’endommager durablement des réservoirs vieillissants. Les alliés du Golfe ont réduit leur propre production de plus de 11 millions de barils par jour, partageant ainsi la douleur.



Politiquement, le régime se révèle résilient. Une frappe de décapitation ayant tué le précédent Guide suprême a déclenché une succession préparée, concentrant le pouvoir autour de Mojtaba Khamenei et du Corps des gardiens de la révolution islamique (CGRI). Une économie parallèle alimentée par la contrebande protège les élites, tandis que le clergé et les réseaux des Gardiens transforment les difficultés économiques en ferveur nationaliste, mobilisant une jeunesse et des femmes qui, avant la guerre, étaient à la tête des manifestations. Même si l’économie s’effondre, la capacité de ténacité du CGRI a pris Washington de court.


Militairement, les mines, drones et missiles antinavires iraniens ont interdit le détroit d’Ormuz à la navigation commerciale, mettant fin à l’ère de la domination navale américaine incontestée. L’Amérique parvient encore à assurer son propre passage, mais à un coût ruineux pour une flotte réduite et soumise à une cadence opérationnelle épuisante. Sur le plan diplomatique, le blocus a isolé Washington : l’OTAN n’a pas invoqué l’Article 5, la France et l’Allemagne ont refusé l’accès à leurs bases et exigent un cessez-le-feu, tandis que la Chine et la Russie ont opposé leur veto à une résolution de l’ONU et aident à réacheminer le brut iranien. L’Inde et une grande partie des pays du Sud condamnent l’opération comme illégale, donnant la priorité à l’accès à l’énergie plutôt qu’à l’alignement géopolitique.


Le bilan du blocus n’est donc pas la victoire décisive, mais l’épuisement mutuel ; et c’est cette impasse même qui précipite le glissement le plus lourd de conséquences du conflit.


 Le réflexe de contournement

Chaque fois qu’un goulet maritime se ferme, les États construisent des alternatives terrestres. Les fermetures du canal de Suez en 1956 et 1967 ont accéléré l’avènement des superpétroliers et de pipelines comme Eilat-Ashkelon et Kirkouk-Ceyhan ; la guerre des pétroliers des années 1980 a poussé l’Arabie saoudite à bâtir l’oléoduc Est-Ouest jusqu’à Yanbu, sur la mer Rouge. Un nouveau réflexe de contournement est aujourd’hui à l’œuvre.


Des évaluations de renseignement et le débat récent au Conseil de sécurité des Nations Unies sur la sécurité maritime révèlent l’existence de projets détaillés de corridor énergétique transarabique, reliant les producteurs du Golfe aux terminaux méditerranéens en Israël, parallèlement à la remise en service de l’oléoduc Kirkouk-Ceyhan, capable d’acheminer jusqu’à 1,6 million de barils par jour de brut irakien et syrien. La Turquie a de son côté évoqué de nouveaux gazoducs pour le gaz turkmène et qatari. Aucun axe unique ne saurait remplacer les quelque 20 millions de barils quotidiens qui transitent par Ormuz, mais leur combinaison éroderait suffisamment l’effet de levier de Téhéran pour redessiner les calculs stratégiques.


L’essentiel est techniquement réalisable : 12 à 18 mois pour Kirkouk-Ceyhan, deux à quatre ans pour l’axe transarabique. Mais l’optimisme des ingénieurs masque une condition préalable cruciale : le terminal de la mer Rouge, au premier chef Yanbu, doit demeurer sûr et libre de tout blocus. Le fardeau stratégique se déplace ainsi directement du golfe Persique vers le bassin de la mer Rouge, subordonnant la viabilité de tout contournement d’Ormuz à la stabilité de la Corne de l’Afrique.


 La poudrière de la Corne de l’Afrique

C’est ici, sur la rive africaine, qu’une manœuvre diplomatique parallèle des États-Unis est en train de générer l’instabilité même qui pourrait rendre les corridors de contournement inutilisables. L’administration Trump négocie secrètement la levée des sanctions contre l’Érythrée, dictature militarisée du président Isaias Afwerki, qui reste en dehors de l’Accord de Pretoria de 2022, attise activement les divisions en Éthiopie et s’oppose aux ambitions d’accès à la mer Rouge du Premier ministre Abiy Ahmed.


Le calcul dépasse largement une simple transaction. L’Égypte aurait servi d’intermédiaire dans ce rapprochement américano-érythréen afin de bâtir une coalition capable de faire pression sur l’Éthiopie au sujet du Grand barrage de la Renaissance et de préserver un Soudan unifié sous l’autorité des Forces armées soudanaises (FAS), alliées d’Asmara. Les Émirats arabes unis, puissance extérieure la plus active dans la Corne, soutiennent Abiy en Éthiopie et les Forces de soutien rapide (FSR), rivales des FAS, au Soudan. Une inclinaison américaine en faveur d’Asmara ; et, par extension, du camp FAS/Égypte ; sera lue à Abou Dhabi comme une menace directe.


Le résultat est une nouvelle source d’escalade compétitive sur le flanc sud, indispensable, de tout contournement d’Ormuz. Si l’axe Assab-Yanbu devient un champ de bataille par procuration, l’assurance stratégique offerte par le corridor transarabique et l’oléoduc Est-Ouest saoudien se retrouve otage d’acteurs non étatiques et de rivalités interétatiques. Le Bab el-Mandeb, porte méridionale de la mer Rouge, pourrait de nouveau se transformer en zone de guerre commerciale, comme ce fut le cas lors des attaques de missiles et de drones houthis de 2023-2024. Déjà, les patrouilles navales de l’Union européenne signalent une résurgence de la piraterie somalienne, conséquence directe de la guerre du Golfe qui aggrave le risque. La leçon historique est brutale : l’arbitrage entre goulets d’étranglement n’est jamais une affaire purement technique.


 Fracture au sein du Golfe, échos dans la Corne

Tandis que les pressions par procuration s’accumulent le long de la rive africaine, une rupture parallèle à l’intérieur du Golfe vient élargir la faille qui alimente les rivalités de la Corne. Lundi dernier, les Émirats arabes unis ont annoncé leur retrait de l’OPEP et de l’OPEP+ à compter du 1er mai 2026, mettant fin à cinq décennies d’adhésion. Officiellement motivée par les quotas de production restrictifs, cette décision reflète aussi la rivalité politique et militaire croissante d’Abou Dhabi avec Riyad, les tensions autour de l’Iran et de la sécurité d’Ormuz, ainsi que la volonté de monétiser ses capacités élargies selon ses propres conditions.


La rupture est plus qu’un choc sur les marchés de l’énergie. Elle marque une fracture stratégique avec la coordination du Golfe qui a longtemps sous-tendu la diplomatie pétrolière arabe. Avec le temps, la hausse de la production émiratie pèsera sur les prix, susceptible de déclencher une guerre des volumes saoudienne qui érodera les revenus des deux côtés. Mais la signification profonde réside dans ce que cette décision révèle de la divergence accélérée entre les Émirats et l’Arabie saoudite ; non seulement sur les barils, mais sur la grande stratégie dans le creuset de la mer Rouge et de la Corne.


L’indépendance revendiquée par les Émirats ( qui soutiennent Abiy en Éthiopie et les FSR au Soudan, les mettant en opposition avec la coalition égypto-érythréo-FAS que l’Arabie saoudite a tacitement ménagée ) s’exprime désormais par une politique énergétique unilatérale qui se passe du modèle consensuel de Riyad. Pour le contournement transarabique censé sauver le commerce énergétique mondial du blocus d’Ormuz, les implications sont immédiates et corrosives : les deux États du Golfe les plus essentiels au financement et à la sécurisation de tout corridor terrestre vers Yanbu tirent désormais dans des directions ouvertement opposées, au moment même où une tutelle unifiée de la porte sud de la mer Rouge est indispensable. Le retrait de l’OPEP officialise une fracture qui se jouera autant dans les jeux politiques de la Corne que dans le prix du baril.


 Le silence stratégique saoudien

Ces dangers sont aggravés par la passivité délibérée de l’Arabie saoudite. Bien qu’essuyant des tirs de proxys iraniens et irakiens, et bien qu’ayant, selon certaines sources, encouragé une campagne américaine décisive en privé, le Royaume a publiquement nié avoir plaidé pour la guerre, menacé de représailles sans les exécuter et évité tout rôle de combat. La logique est économique : protéger le projet Vision 2030 d’un conflit direct, associée à la reconnaissance qu’une victoire américano-israélienne décisive est loin d’être acquise. Riyad se couvre, envisageant la possibilité d’une impasse, voire d’un succès iranien limité se traduisant par un allégement des sanctions, la survie du régime et une présence maintenue à Ormuz.


Les conséquences régionales sont d’ordre structurel. Le contournement d’Ormuz exige un consortium arabe avec un cofinancement saoudien, l’intégration de terminaux israéliens et des garanties turco-irakiennes. L’hésitation saoudienne retire l’indispensable fédérateur arabe, enhardissant l’affirmation émiratie, le désespoir égyptien face au Nil, les ambitions turques en matière d’oléoducs et la capacité de nuisance iranienne. L’ambition du Royaume d’être un acteur régional majeur se trouve sapée au moment même où cette capacité d’influence est la plus nécessaire à sa propre sécurité énergétique à long terme.


 La perspective de Djibouti

Face à cette fragmentation, une voix d’une cohérence remarquable s’est élevée lors du débat du Conseil de sécurité de ce lundi. Le Représentant permanent de Djibouti, l’ambassadeur Mohamed Siad Doualeh, s’est exprimé au nom d’un État riverain qui à la fois garde le Bab el-Mandeb et accueille de multiples installations militaires internationales, définissant la sécurité maritime comme un « impératif stratégique quotidien » indissociable de l’ordre international fondé sur des règles. Il a relié les menaces à leurs causes structurelles : pauvreté, déficits de gouvernance, changement climatique ; et appelé à « des approches holistiques intégrant sécurité, développement durable et résilience environnementale ».


Le rôle concret de Djibouti en tant qu’hôte du Code de conduite de Djibouti et sa posture équilibrée offrent une passerelle potentielle vers le consensus qu’exige le moment. Pourtant, le Conseil, paralysé par les menaces de veto russes et chinoises, n’a pu adopter qu’une déclaration conjointe déclaratoire appelant à la réouverture du détroit. La communauté internationale continue de traiter le symptôme “Ormuz ”plutôt que le syndrome, qui est en passe de migrer vers le Bab el-Mandeb.


 Un théâtre stratégique unique

De cette conjoncture se dégagent quatre tendances. Premièrement, les infrastructures physiques de contournement progresseront, mais les obstacles politiques freineront le volet transarabique ; la remise en état de Kirkouk-Ceyhan est la victoire rapide, tandis que tout itinéraire nécessitant une normalisation israélo-arabe et un transit par la Syrie se heurtera à une résistance farouche. Deuxièmement, l’Érythrée devient le nœud central d’un bloc américano-égyptien, ce qui accentue la fragmentation de la Corne et menace de diviser le littoral de la mer Rouge en camps rivaux, l’Arabie saoudite se tenant malaisément à cheval sur la ligne de fracture. Troisièmement, l’autoneutralisation de Riyad enhardit à la fois les acteurs liés à l’Iran et les rivaux régionaux, et le retrait émirati de l’OPEP démontre désormais que même l’ordre interne du Golfe se défait d’une manière qui alimente directement la compétition dans la Corne. Quatrièmement, le centre de gravité stratégique se déplace irréversiblement d’Ormuz vers la mer Rouge, faisant de la sécurité maritime dans cette dernière le nouveau pivot du commerce énergétique mondial.


Les architectes du blocus doivent dès lors reconnaître que cette crise ne peut être gérée un goulet à la fois. Ce qu’il faut, c’est un cadre intégré unique qui traite le détroit d’Ormuz, le corridor transarabique et la Corne de l’Afrique comme un seul et même théâtre ; et qui tienne compte d’États de première ligne comme Djibouti, lesquels incarnent déjà la fusion nécessaire entre sécurité, développement et droit. L’Arabie saoudite doit soit être réactivée en tant que point d’ancrage de l’ordre régional, soit voir ce rôle occupé par une constellation d’acteurs bien moins capables de garantir la stabilité de la mer Rouge dont dépend sa propre survie. Faute de cette synthèse, échapper au piège d’Ormuz se révélera illusoire, troquant une crise de goulet contre une autre et faisant en sorte que l’épuisement mutuel n’engloutisse pas seulement les belligérants, mais l’architecture tout entière de la sécurité énergétique mondiale.

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