Tractations au seuil de Bab el-Mandeb : instabilité maîtrisée et compétition multipolaire dans la Corne de l’Afrique

 Analyse stratégique

Par Naguib Ali Taher



La Corne de l’Afrique est systématiquement qualifiée d’« instabilité chronique », un diagnostic réducteur qui occulte davantage les mécanismes structurels qu’il ne les éclaire. La région ne fonctionne pas comme un ensemble d’États défaillants, mais plutôt comme un système d’instabilité maîtrisée : un désordre calibré où fractures internes et prédations externes contribuent à la pérennisation d’entités politiques qui ne se consolident jamais pleinement, sans pour autant s’effondrer entièrement. Le centre de gravité de ce système est le détroit de Bab el-Mandeb, par lequel transite approximativement un dixième du commerce maritime mondial.



Le paysage stratégique ne résulte pas d’une orchestration unique par une puissance extérieure, mais d’une compétition multipolaire : les Émirats arabes unis (EAU) ont édifié un dispositif d’encerclement maritime ; l’Arabie saoudite exerce une autorité discrète mais structurante ; la Turquie s’est assurée une niche militaro-commerciale durable ; et la Chine domine les infrastructures physiques du corridor en tant qu’investisseur et opérateur, dont les engagements créent une interdépendance productive, quoique asymétrique. Dans ce contexte concurrentiel, un petit État a accompli ce qu’aucune puissance n’a pu imposer par la coercition : un contrôle souverain et durable du point de passage stratégique, assorti d’un arrangement tacite avec son puissant voisin enclavé, que nul acteur extérieur ne peut se permettre de rompre sans risque systémique.


1. La stratégie géoéconomique des Émirats arabes unis


La posture extérieure des EAU prend racine dans une contrainte géographique fondamentale. Leur façade maritime s’ouvre sur le golfe Persique, dont l’unique débouché, le détroit d’Ormuz, demeure sous la menace permanente de la puissance militaire iranienne. Pour Abou Dhabi, cette configuration n’est pas une hypothèse stratégique, mais un piège logistique existentiel.


La réponse émiratie a consisté à édifier un contournement géoéconomique de l’ensemble de la péninsule arabique. L’oléoduc Habshan-Fujaïrah permet déjà de détourner les exportations de brut vers le golfe d’Oman, au-delà d’Ormuz. Toutefois, les pipelines sont fixes, tandis que les navires sont mobiles. Les EAU ont donc entrepris, sur une décennie, de sécuriser un chapelet de positions commerciales fortifiées encerclant la péninsule : Fujaïrah (est), Socotra (sud), Safaga et Aïn Sokhna en Égypte (ouest), Aqaba en Jordanie (nord), et le terminal sud du port islamique de Djeddah en Arabie saoudite. L’accord de 35 milliards de dollars pour la ville intelligente de Ras el-Hekma, sur la côte méditerranéenne égyptienne, parachève cette architecture en la reliant directement aux marchés énergétiques européens.


Il ne s’agit pas d’un portefeuille d’investissements à finalité commerciale, mais d’une stratégie de survie nationale dissimulée sous les apparences du développement économique. Son centre de gravité demeure la Corne de l’Afrique, où les EAU recherchent l’objectif qui leur échappe encore : la maîtrise souveraine de la rive africaine de Bab el-Mandeb.


2. Logiques concurrentes : Arabie saoudite et Turquie


Les ambitions maritimes émiraties ne s’exercent pas en vase clos. Deux autres puissances, chacune animée par une logique stratégique distincte, compliquent ce projet.


2.1. L’Arabie saoudite : légitimité géographique et prudence stratégique


L’Arabie saoudite aborde la mer Rouge depuis une position de légitimité géographique et de prudence historique. Elle est le plus vaste État riverain, doté d’un littoral de plus de 1 700 kilomètres, et sa Vision 2030 a fait de la mer Rouge un axe central de transformation économique (projets NEOM, tourisme de luxe, expansion du port du roi Abdallah). Riyad partage ainsi l’intérêt émirati pour la stabilité de Bab el-Mandeb, tout en se montrant réticent face à l’unilatéralisme d’Abou Dhabi.


Le principe des États riverains, selon lequel seuls les pays disposant d’une façade sur la mer Rouge devraient en déterminer la gouvernance, constitue autant une initiative saoudienne qu’égyptienne. Il vise à contenir l’expansion émiratie sans provoquer de rupture ouverte entre alliés du Golfe. Parallèlement, Riyad entretient un réseau de relations prudentes : dialogue avec Asmara et Addis-Abeba, exploration d’investissements à Assab, maintien de canaux ouverts avec Djibouti, tout en restant en retrait sur la question du Somaliland. Son objectif n’est pas de dominer le détroit, mais d’empêcher qu’une puissance unique ( en particulier un partenaire ambitieux comme les EAU ) n’impose seule ses conditions.


2.2. La Turquie : stratégie pragmatique et solidarité musulmane


La Turquie suit une trajectoire distincte. Écartée de l’axe sécuritaire arabo-golfien et en tension croissante avec les EAU et l’Égypte, Ankara a construit son influence à partir de Mogadiscio. Depuis 2017, elle y exploite sa plus grande base militaire à l’étranger, formant les forces somaliennes et s’intégrant à l’architecture sécuritaire du pays. Ses entreprises gèrent également l’aéroport et le port de la capitale, constituant un hub logistique parallèle, modeste mais symboliquement puissant.


En Éthiopie, les drones turcs ont joué un rôle déterminant lors du conflit du Tigré, ouvrant la voie à un approfondissement de la coopération militaro-industrielle. L’approche turque est pragmatique, opportuniste, mêlant sécurité, pénétration commerciale et solidarité musulmane soigneusement mise en avant. Elle offre ainsi à la Somalie et à l’Éthiopie des alternatives qui fragilisent la cohésion du bloc des États riverains, sans que la Turquie ait besoin de contrôler directement un littoral.


3. La fragmentation comme condition d’ingérence


Malgré leurs différences, les puissances extérieures exploitent toutes une condition commune : la fragmentation politique de la région.


3.1. Somalie et Somaliland


En Somalie, les EAU ont trouvé un terrain propice. L’autorité fédérale y demeure fragile, al-Shabaab persiste, et les crises politiques se multiplient. Loin d’être un obstacle, cette instabilité constitue le levier stratégique de leur politique. Au Somaliland, DP World a obtenu une concession de trente ans pour le port de Berbera, accompagnée d’un investissement de 442 millions de dollars ; au Puntland, un accord a été conclu pour Bosaso.


Ces positions offrent à l’Éthiopie une alternative maritime longtemps recherchée. Puissance démographique de plus de 120 millions d’habitants, l’Éthiopie dépend depuis trois décennies d’un corridor unique pour 95 % de son commerce. Le mémorandum signé en 2024 avec le Somaliland, échangeant reconnaissance diplomatique contre accès naval et commercial à Berbera, constitue la tentative la plus explicite d’Addis-Abeba pour réduire cette dépendance. Bien que cet accord reste incertain, sa logique est irréversible : la croissance démographique et les besoins d’importation exigent un pouvoir de négociation, non une dépendance subie.


3.2. Soudan et Érythrée


Le Soudan illustre l’extrême de cette fragmentation. Depuis avril 2023, la guerre oppose les forces armées soudanaises (SAF) aux Forces de soutien rapide (RSF), dans un contexte d’ingérences extérieures systémiques. L’Égypte soutient l’armée régulière, tandis que les EAU sont accusés d’appuyer les paramilitaires RSF via des bases aériennes tchadiennes et centrafricaines. L’annulation, en novembre 2024, d’un accord portuaire de 6 milliards de dollars avec Abou Dhabi témoigne de ces tensions.


À l’opposé, l’Érythrée a choisi de monnayer sa position géographique avec prudence. L’accord conclu en 2026 avec l’Égypte pour moderniser le port d’Assab marque son émergence comme acteur stratégique, tout en préservant une opacité tactique qui lui permet de tirer profit des rivalités sans s’y enliser.


4. Djibouti : l’exception stratégique et la neutralité active


Dans cet échiquier, Djibouti constitue une anomalie remarquable. Petit État de 1,2 million d’habitants, dépourvu de ressources naturelles significatives, il n’a connu aucun conflit armé majeur depuis 1994. Cette stabilité résulte d’un choix stratégique délibéré : consolider ses institutions avant de s’ouvrir aux rivalités extérieures, et traiter la compétition des grandes puissances comme un marché de services géostratégiques.


Djibouti accueille simultanément des bases américaines, chinoises, françaises, japonaises et italiennes. Il loue sa géographie sans devenir un champ de bataille. Il joue un rôle de médiateur régional (IGAD, tensions Éthiopie-Somalie, cessez-le-feu soudanais), précisément parce que sa neutralité est crédible et que sa souveraineté n’est pas négociable.


Le détroit contrôlé par Djibouti est celui que les EAU ont le plus besoin de maîtriser, mais celui qu’ils ne peuvent acheter. La compagnie DP World a été expulsée par Djibouti, qui a défendu sa décision souveraine à travers sept ans d’arbitrage international, conclus en janvier 2026 par une sentence contraignante de plus d’un milliard de dollars.


5. L’interdépendance structurante : Éthiopie, Djibouti et la Chine 


La relation entre Djibouti et l’Éthiopie illustre une interdépendance réciproque et sophistiquée. Le chemin de fer Addis-Abeba–Djibouti, financé et construit par la Chine, assure l’essentiel du commerce éthiopien. Mais cette dépendance est bidirectionnelle. Djibouti cherche à diversifier sa clientèle en s’ouvrant à d’autres marchés régionaux (Soudan du Sud, Rwanda), transformant une relation bilatérale en plateforme logistique régionale.


5.1. La dette chinoise : pari économique ou piège géopolitique ?


Cette architecture repose largement sur des investissements chinois (China Exim Bank, China Merchants Port Holdings). Le chemin de fer, la concession du terminal Doraleh et les zones logistiques représentent un complexe de plusieurs milliards de dollars en prêts et capitaux.


Contrairement aux analyses alarmistes sur la « diplomatie de la dette », il convient de distinguer :

• le prêt de consommation (dépenses récurrentes, déficits budgétaires) ;

• le prêt d’investissement productif (infrastructures générant des revenus).


Djibouti n’a pas accumulé de dette pour financer des dépenses récurrentes, mais pour construire des infrastructures productives qui exploitent son seul avantage comparatif naturel : sa géographie sur l’une des plus importantes routes maritimes mondiales. Ces infrastructures génèrent les revenus qui servent la dette, selon une logique commerciale élémentaire appliquée aux bilans d’entreprise, mais fréquemment ignorée lorsqu’il s’agit d’États africains.


Les données confirment cette logique : les volumes de commerce éthiopien continuent de croître, ainsi que les flux de revenus à travers les infrastructures djiboutiennes. Le chemin de fer a progressivement augmenté sa capacité de fret, réduisant le temps et les coûts pour les importateurs et exportateurs éthiopiens. Les investissements dans les zones franches, encore en maturation, visent à attirer la fabrication légère et le transbordement, diversifiant les revenus au-delà des simples frais portuaires.


Il ne s’agit donc pas d’une spirale de la dette, mais d’un investissement préalable dans un écosystème logistique dont les retours s’accumulent sur des décennies, et non sur des années.


5.2. La Chine : investisseur commercial, non prédateur géopolitique


Le rôle de la Chine comme principal investisseur et opérateur s’interprète mieux comme un pari commercial sur la viabilité du corridor, qui aligne les intérêts de Pékin avec le fonctionnement continu des infrastructures qu’elle a construites. China Merchants Port Holdings opère Doraleh non parce qu’elle a piégé un emprunteur vulnérable, mais parce qu’elle est un partenaire commercial compétent.


Djibouti, rappelons-le, a expulsé DP World après avoir conclu que la compagnie avait outrepassé ses droits ; il a défendu sa décision souveraine à travers sept ans d’arbitrage international et a obtenu gain de cause. Il a ensuite restructuré le terminal avec des partenaires chinois selon des termes acceptables, tout en maintenant la fonction génératrice de revenus de l’actif et en continuant d’accueillir des bases américaines, françaises, japonaises et italiennes. Un État capable d’expulser un opérateur mondial, de le battre en justice et de le remplacer par un autre selon ses propres termes n’est pas une victime de la diplomatie de la dette.


6. Une nouvelle cartographie du pouvoir


Un bloc émergent ( Égypte, Érythrée, SAF soudanaises, Somalie et Djibouti, avec l’appui tacite de l’Arabie saoudite ) se dessine progressivement. Il ne s’agit ni d’une coalition anti-émiratie ni d’une stratégie d’endiguement de l’Éthiopie, mais d’un mécanisme d’équilibre visant à préserver un ordre régional fondé sur le consensus des États riverains.


Pour l’Arabie saoudite, c’est un mécanisme pour contenir l’aventurisme émirati sans briser l’alliance du Golfe et pour assurer que la mer Rouge demeure un espace de consensus littoral. Pour Djibouti, cela renforce son caractère indispensable sans provoquer Addis-Abeba. Pour l’Égypte, c’est une profondeur stratégique sur deux fronts : le Nil et la mer Rouge. Pour la Turquie, cela représente un alignement rival qui complique ses ambitions, bien que son pragmatisme lui permette de traiter avec les deux camps selon les opportunités.


La Chine observe depuis les infrastructures qu’elle a financées et construites, préférant cet ordre maîtrisé à tout réalignement dramatique qui pourrait compromettre le service de la dette ou la logistique. Son silence n’est pas une absence, mais le calme d’un actionnaire dont le capital est déjà engagé.


7. Conclusion


La Corne de l’Afrique ne s’effondrera pas, mais ne se stabilisera pas davantage. Elle persistera comme un espace de désordre maîtrisé, disputé entre bâtisseurs de ports, diplomates prudents, entrepreneurs militaires et investisseurs de long terme.


Djibouti en demeure l’ancrage central, non par sa puissance militaire, mais par sa capacité à monétiser sa position sans aliéner sa souveraineté. La question demeure ouverte : l’équilibre tacite entre un État pivot, un géant enclavé et un investisseur lointain pourra-t-il résister aux pressions croissantes des ambitions régionales et de l’instabilité structurelle ?


Le détroit de Bab el-Mandeb n’a pas encore livré son verdict. Les puissances qui en convoitent les rivages commencent à peine à mesurer la solidité d’un équilibre fondé non sur la contrainte ou la charité, mais sur la convergence lucide des intérêts.

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