Djibouti : la continuité comme choix stratégique face aux turbulences régionales

 Dans son entretien accordé à Jeune Afrique (n°3158, mars 2026), le président de la République , Son Excellence Ismaïl Omar Guelleh ne se contente pas d’annoncer sa candidature à un sixième mandat. Il fixe un cap : celui d’une continuité assumée dans un environnement géopolitique instable où la moindre fragilité institutionnelle peut devenir un point d’entrée pour les rivalités extérieures.


Loin d’un simple exercice électoral, cet entretien formalise une doctrine : protéger l’exception djiboutienne, consolider la souveraineté et préparer la transformation économique du pays.


Un environnement régional sous pression et la continuité comme nécessité


La Corne de l’Afrique traverse une phase de recomposition accélérée. Guerre au Soudan, instabilité chronique en Somalie, rivalités entre puissances du Golfe, tensions croissantes autour de la mer Rouge : l’ensemble régional est soumis à des dynamiques concurrentes.


La reconnaissance du Somaliland par Israël a ajouté un facteur de crispation supplémentaire. La perspective d’une militarisation accrue du port de Berbera ne relève pas de la spéculation ; elle s’inscrit dans une logique d’implantations stratégiques concurrentes le long des voies maritimes.



Le chef de l’État désigne clairement le rôle des Émirats arabes unis dans cette dynamique. Le différend avec DP World dépasse le cadre d’un simple contentieux commercial : il s’inscrit dans une bataille plus large autour du contrôle des infrastructures portuaires en mer Rouge.


Dans ce contexte, la continuité du leadership n’est pas présentée comme une convenance politique, mais comme une nécessité stratégique face à des recompositions qui peuvent affecter directement la souveraineté nationale.


Stabilité, cohésion nationale et gestion des équilibres internes


Djibouti a construit son modèle sur la stabilité. Dans une région fragmentée, le pays s’est imposé comme un point d’ancrage logistique, diplomatique et sécuritaire. La présence de bases militaires étrangères traduit cette centralité géostratégique.


La stabilité interne demeure le socle de cette position. Depuis l’indépendance, les cycles de violences communautaires durables ont été évités. L’équilibre entre Afars et Issas, longtemps perçu comme fragile, s’est consolidé dans la durée.


Le président insiste sur la « djiboutianité » comme ciment national. Il ne s’agit pas d’un slogan identitaire, mais d’une stratégie de dépassement des appartenances primaires au profit d’une identité politique unifiée. Dans un pays où près d’un quart de la population est constituée de migrants, la consolidation de la citoyenneté représente un enjeu central.


Avec environ 300 000 migrants pour 1,2 million d’habitants, la pression démographique est significative. Le pouvoir revendique une tradition d’accueil, notamment durant le ramadan où les flux augmentent. Mais l’ouverture s’accompagne d’une vigilance assumée : le risque identifié est celui de la transposition de rivalités extérieures sur le territoire national.


La ligne officielle consiste à préserver l’équilibre interne sans renoncer aux principes humanitaires. Cette gestion simultanée de l’hospitalité et de la souveraineté participe de la spécificité du modèle djiboutien.


Transformation économique et redistribution dans un contexte sans rente


Depuis deux décennies, Djibouti s’est affirmé comme un hub portuaire et logistique majeur. Les infrastructures ferroviaires reliant Addis-Abeba, les zones franches et les investissements portuaires ont soutenu une croissance continue.


Le nouveau cycle vise à dépasser ce modèle d’intermédiation. Le projet de parc industriel vert constitue l’axe stratégique central. Fondé sur une énergie 100 % renouvelable, il ambitionne de positionner le pays dans la production d’hydrogène vert, d’ammoniac et de produits industriels transformés.


Les projections annoncées sont ambitieuses : 8 milliards de dollars d’investissements, un PIB porté à 10 milliards de dollars et un revenu par habitant susceptible d’atteindre 10 000 dollars. Ce pari s’inscrit dans la transition énergétique mondiale. L’objectif affiché est clair : anticiper les mutations plutôt que les subir.


Contrairement à plusieurs économies africaines, Djibouti ne dispose ni de pétrole ni de minerais stratégiques. Sa richesse repose sur sa position géographique et sa capacité d’organisation. Les autorités mettent en avant des indicateurs précis : extension de la couverture sanitaire, assurance maladie universelle opérationnelle, hausse des aides sociales, soutien accru aux étudiants, régularité des paiements des fonctionnaires.


Des inégalités persistent, notamment en matière d’emploi des jeunes. Toutefois, la trajectoire revendiquée est celle d’une réduction graduelle des vulnérabilités sociales, financée par la performance logistique et la discipline budgétaire.


Diplomatie d’équilibre, souveraineté assumée et temporalité politique maîtrisée


Djibouti maintient une diplomatie d’équilibre. Le nouveau traité de défense avec la France consolide un partenariat historique. Les relations avec l’Arabie saoudite sont décrites comme constantes et structurantes.


En revanche, la ligne vis-à-vis des Émirats demeure ferme. Le différend portuaire est présenté comme une question de souveraineté non négociable. Concernant les frappes américaines en Somalie, le président exprime une réserve mesurée, estimant que la lutte contre le terrorisme exige coordination régionale et connaissance fine du terrain. Cette position traduit une affirmation d’autonomie stratégique.


Le refus d’adhérer aux accords d’Abraham et la prudence affichée face aux recompositions en mer Rouge s’inscrivent dans cette même doctrine : coopération sans alignement automatique.


Sur le plan interne, la suppression de la limite d’âge présidentielle a suscité des commentaires. Le chef de l’État assume cette décision comme une adaptation aux circonstances régionales. La question de la succession n’est pas niée, mais elle est différée. Dans un environnement instable, ouvrir prématurément une compétition interne pourrait fragiliser les acquis institutionnels.


En 2027, Djibouti célébrera le cinquantième anniversaire de son indépendance. Le bilan revendiqué s’articule autour de trois axes : indépendance préservée malgré les convoitises, cohésion interne consolidée et modernisation économique engagée. Le parcours n’a pas été linéaire, mais il a permis au pays de s’imposer comme un acteur visible et respecté.


Dans une région où les ruptures politiques ont parfois ouvert la voie à l’instabilité, Djibouti privilégie la continuité. Ce choix peut susciter débat. Il s’inscrit néanmoins dans une lecture stratégique du contexte : préserver la souveraineté, consolider l’identité nationale et engager la mutation économique.


L’« exception djiboutienne » ne relève pas d’une posture rhétorique. Elle renvoie à une trajectoire singulière : celle d’un petit État sans ressources naturelles majeures qui a transformé sa géographie en levier de puissance relative. La nouvelle candidature s’inscrit dans cette logique. Elle ne marque pas une rupture, mais la confirmation d’une ligne : dans un environnement instable, la stabilité est un choix politique assumé.

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