Elle n’a pas connu les camps de réfugiés. Elle a grandi avec leurs récits.
Les parents de Yasmine ont quitté Somalia il y a trente ans, poussés par l’effondrement de l’État et la violence diffuse. Après des années d’errance et de séjours successifs dans des camps, ils ont posé leurs valises aux États Unis. Cette mémoire familiale, transmise sans pathos mais avec gravité, a façonné le regard de leur fille : très tôt, elle a compris que les institutions ( politiques, sociales ou technologiques ) ont la capacité de protéger ou d’abandonner les plus vulnérables.
Curieuse des mécanismes invisibles, elle s’intéresse enfant aux radios, aux téléphones, aux circuits électriques. Comment un message traverse-t-il l’espace ? Comment une voix lointaine surgit-elle d’un petit appareil ? Au lycée, elle choisit les cours d’informatique ; à l’université, elle approfondit les algorithmes, les architectures systèmes et le développement logiciel. Son but n’est pas la célébrité mais la compréhension ; puis l’utilité.
Entrée dans la vie professionnelle, elle découvre un autre constat : la sous-représentation des femmes, et plus encore des femmes noires et musulmanes, dans les sphères décisionnelles de la tech. Ses débuts se font chez Snap Inc., où elle côtoie équipes d’ingénieurs et designers. Souvent, elle est la seule autour de la table à porter cette pluralité d’identités. Plutôt que de l’écarter, l’expérience renforce sa détermination : elle veut devenir le modèle qu’elle n’a pas trouvé.
Avant de prendre son envol entrepreneurial, elle pilote des programmes mondiaux de sécurité et de protection de la vie privée chez des géants de la technologie : Google, Meta et Snap. En plus de sept années d’expérience, elle contribue à concevoir des gouvernances de sécurité à grande échelle et participe, comme membre fondateur, au projet Meemo , Meemo , une application de finance sociale propulsée par l’intelligence artificielle, qui sera ultérieurement acquise par Coinbase pour 95 millions de dollars. Ces étapes consolident son expertise technique et sa crédibilité stratégique.
Pour Yasmine, la cybersécurité dépasse la sauvegarde de systèmes : elle protège des vies numériques. La diaspora somalienne ,dispersée par l’histoire , s’appuie sur la technologie pour entretenir des liens, organiser des projets, conserver une mémoire collective. Mais ces mêmes plateformes sont devenues des terrains de manipulation, de harcèlement et de désinformation. L’émergence rapide des outils d’intelligence artificielle a amplifié les risques : deepfakes, campagnes coordonnées, attaques ciblées. Les rapports des United Nations soulignent que femmes et jeunes filles sont particulièrement exposées aux violences numériques. C’est dans ce constat que prend sens l’engagement de Yasmin.
Elle fonde alors noHack et en devient la CEO. noHack a une ambition simple et exigeante : rendre la cybersécurité accessible aux acteurs publics et privés qui n’ont pas les moyens des grandes firmes : start-ups, PME, associations, communautés vulnérables. L’offre combine audits pragmatiques, protocoles faciles à mettre en œuvre, formation et accompagnement. L’idée-force : sécuriser sans exclure, protéger sans complexifier.
Son champ d’expertise est large et opérationnel : sécurité d’entreprise, développement logiciel sécurisé, gestion des vulnérabilités et des risques, détection des menaces et renseignement, assurance sécurité, éducation et bonnes pratiques en matière de vie privée. Elle sait traduire des exigences techniques en mesures concrètes adaptées aux ressources et aux réalités opérationnelles des petites structures.
Parallèlement, elle s’impose comme une voix de référence sur les enjeux sociétaux de la sécurité numérique. Elle intervient régulièrement sur des plateformes majeures , citée et invitée par Forbes, Cisco ou encore Voice of America , pour porter une vision inclusive : la cybersécurité n’est pas un luxe de grandes entreprises mais un impératif démocratique.
L’un des axes essentiels de son action est la transmission. Ateliers, mentorat, programmes de formation : Yasmine consacre une part importante de son temps à encourager les jeunes, en particulier les jeunes femmes somaliennes , qu’elles vivent en diaspora ou sur le continent africain. « Là où ton esprit veut entrer, même si ce n’était pas prévu pour toi au départ, tu as le droit d’être présent et d’agir », répète-t-elle. Son discours mêle exigence technique et invitation à l’émancipation : la technologie est un champ d’influence légitime, pas un espace réservé.
Son parcours n’est pas linéaire : il oscille entre héritage de l’exil et ancrage américain, invisibilité initiale et affirmation assumée, conscience communautaire et maîtrise technique. Cette tension est, pour elle, une force. Elle traduit une réalité générationnelle : des enfants qui n’ont pas vécu la guerre mais qui en portent la mémoire, et qui apprennent que la souveraineté se joue autant sur les réseaux invisibles que sur les territoires physiques.
Aujourd’hui, Yasmine Abdi transforme la mémoire collective du déracinement en compétence stratégique. En faisant de la cybersécurité un outil d’émancipation ( accessible, pédagogique et ancré dans des réalités sociales ) elle contribue à réduire l’écart entre ceux qui peuvent se protéger et ceux que le numérique expose. Dans un monde où les frontières physiques cèdent du terrain aux architectures numériques, son portrait renvoie à une question simple et lourde de sens : qui protégera les vulnérables lorsque les menaces se déploient dans l’invisible ? Yasmine, ingénieure et protectiveuse, apporte une réponse pragmatique : la sécurité doit être partagée, enseignée et inscrite comme droit.

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