Chronique djiboutienne : Les réseaux sociaux et nous ?
Installé au fond de la salle d’une cafétéria historique de la place du 27 juin, à Djibouti, je regardais défiler sur mon écran une succession de publications où revenaient, comme un refrain, les mêmes mots : appartenance, identité, “eux” contre “nous”. Le café éthiopien fumait encore lorsque je convoquai, presque par réflexe intellectuel, Pierre Bourdieu.
Il s’assit en face de moi, le regard déjà absorbé par cette scène nouvelle ; non plus seulement sociale, mais numérique.
— Cher Bourdieu, dis-je, comment expliquer cette montée du discours de repli identitaire sur les réseaux sociaux ? On a l’impression que chacun se replie sur son groupe, son origine, sa communauté.
Il observa mon écran, puis répondit d’un ton posé :
— Ce que vous décrivez n’est pas un phénomène entièrement nouveau. Les identités collectives ont toujours été mobilisées. Ce qui change ici, c’est la manière dont elles sont activées, intensifiées et mises en circulation.
— Vous voulez dire que les réseaux sociaux amplifient quelque chose qui existait déjà ?
— Exactement. Les réseaux agissent comme des accélérateurs de dispositions sociales préexistantes. Lorsque les individus se sentent en insécurité ( économique, politique ou symbolique ) ils tendent à se raccrocher à des formes d’identité plus stables, plus immédiatement accessibles.
Je pris une gorgée de café, en silence.
— Mais pourquoi cela prend-il une forme aussi conflictuelle ? insistai-je.
— Parce que l’identité ne se construit pas seulement par l’affirmation de soi, mais aussi par la distinction. Pour exister comme groupe, il faut souvent désigner un autre. Les réseaux sociaux rendent cette opposition plus visible, plus immédiate, et parfois plus radicale.
Il marqua une pause, puis ajouta :
— Ce que vous appelez “repli” est souvent une réaction à un sentiment de déclassement ou d’invisibilité. Quand les individus ont le sentiment que leur place dans l’espace social est menacée, ils peuvent surinvestir leur appartenance identitaire.
Je relevai les yeux.
— Donc ce n’est pas seulement idéologique ?
— Non. C’est profondément social. Derrière les discours, il y a des trajectoires, des frustrations, des luttes pour la reconnaissance. Les réseaux sociaux offrent une scène où ces luttes peuvent s’exprimer sans médiation.
Autour de nous, quelques clients riaient, d’autres scrolaient en silence.
— Pourtant, repris-je, certains discours semblent délibérément attiser les divisions.
Il hocha légèrement la tête.
— Bien sûr. Il existe des entrepreneurs de mobilisation identitaire. Des acteurs qui comprennent que ces discours produisent de l’engagement, de la visibilité, du pouvoir symbolique. Ils exploitent ces tensions, parfois en les simplifiant à l’extrême.
— Et les algorithmes dans tout ça ?
— Ils ne sont pas neutres. Ils tendent à valoriser ce qui suscite des réactions fortes. Or, les discours identitaires, surtout lorsqu’ils sont polarisants, génèrent précisément ce type de réactions.
Un silence s’installa, plus lourd cette fois.
— Sommes-nous condamnés à cette fragmentation ? demandai-je.
— Rien n’est jamais totalement déterminé, répondit-il calmement. Mais il faut comprendre que ces dynamiques ne disparaîtront pas par de simples appels à l’unité. Il faut agir sur les conditions qui les produisent : les inégalités, les sentiments d’exclusion, les logiques de reconnaissance.
Il se pencha légèrement vers moi.
— Et surtout, il faut recréer des espaces où l’identité ne se construit pas uniquement contre l’autre, mais aussi avec lui.
Le brouhaha de la cafétéria reprit sa place, presque rassurant.
— La sociologie, conclut-il en se levant, ne vous dira pas quoi penser. Mais elle vous aidera à comprendre pourquoi les choses prennent cette forme.
Je restai seul, mon téléphone posé face contre table. Pour la première fois depuis longtemps, je n’avais pas envie de vérifier les notifications. Comme si comprendre le mécanisme en avait, au moins pour un instant, suspendu les effets.

Commentaires