L’érosion du soft power américain et l’émergence d’un ordre multipolaire sans script
Analyse
Par Naguib Ali Taher
L’ordre international issu de 1945 ne s’effondre pas dans une rupture décisive unique. Il s’érode : progressivement, de manière inégale, mais de façon indéniable. Ce qui rend le moment présent historiquement significatif n’est pas seulement l’ascension de puissances rivales, mais aussi une transformation du comportement même des États-Unis. Pendant des décennies, la primauté américaine reposait sur la combinaison de la puissance militaire, de la centralité économique et d’un atout moins tangible mais tout aussi déterminant : le soft power ; cette capacité à attirer, persuader et légitimer le leadership à travers des institutions, des normes et des valeurs. Or, ce socle est aujourd’hui sous tension. À mesure qu’il s’affaiblit, l’ordre qu’il soutenait cède la place à une configuration plus lâche, moins prévisible et nettement plus contestée.
Des chocs récents ont accéléré cette transition. La crise énergétique déclenchée par la frappe américano-israélienne contre l’Iran au début de l’année 2026, ainsi que les perturbations du trafic dans le détroit d’Ormuz, n’ont pas, à eux seuls, démantelé le système existant. Mais ils ont révélé la fragilité de sa cohésion sous-jacente.
Contrairement aux chocs pétroliers précédents ; qui avaient tendance à renforcer la solidarité occidentale ; cet épisode a mis en évidence un fossé grandissant entre les alliés des États-Unis en matière de perception des menaces, de priorités stratégiques et de tolérance au risque.
Cette divergence n’est plus marginale. Plusieurs gouvernements européens ont remis en question tant la légalité que l’opportunité des actions de Washington, tandis que d’autres ont opté pour une ambiguïté soigneusement entretenue. Dans le Golfe, les hypothèses de longue date concernant la fiabilité des garanties de sécurité américaines ne sont pas abandonnées, mais elles font désormais l’objet de stratégies de couverture actives. Parallèlement, les alignements transrégionaux se multiplient : la coordination énergétique entre producteurs du Golfe et consommateurs asiatiques se renforce, et l’Union européenne a intensifié ses efforts de rapprochement avec des pays tels que l’Inde et le Brésil afin de diversifier à la fois ses chaînes d’approvisionnement et ses options diplomatiques.
Ces évolutions sont également visibles dans l’architecture de l’économie mondiale. Le dollar demeure dominant, mais sa primauté est de plus en plus gérée plutôt que tenue pour acquise. Les efforts visant à réduire l’exposition ( via des systèmes de paiement alternatifs, la diversification des devises et des transactions énergétiques sélectivement dédollarisées ) ne sont plus périphériques. Le système chinois de paiement interbancaire transfrontalier (CIPS), bien qu’encore limité dans sa portée, s’étend progressivement, tandis que l’expérimentation financière à travers le Sud global gagne en traction politique. Des institutions telles que le Fonds monétaire international et la Banque mondiale restent centrales, mais leur autorité est plus fréquemment négociée que présumée.
Cependant, le moteur profond de cette transformation réside dans l’évolution de la conduite stratégique américaine. Ces dernières années, Washington s’est davantage appuyé sur des instruments coercitifs ( sanctions, droits de douane et usage calibré de la force ) tout en investissant moins dans la diplomatie, le développement et l’engagement multilatéral. Les capacités institutionnelles s’en trouvent réduites : la diminution des programmes d’aide extérieure, les contraintes pesant sur les ressources diplomatiques et les retraits de cadres internationaux ont restreint l’éventail des outils par lesquels les États-Unis exerçaient traditionnellement leur influence.
Tout aussi importantes sont les perceptions engendrées par ces choix. Pendant une grande partie de l’après-guerre, l’ouverture américaine ( ses universités, son système d’immigration, sa société civile ) a fonctionné comme un multiplicateur de puissance discret mais redoutablement efficace. Elle attirait les talents, tissait des réseaux d’affinité et ancrerait l’influence américaine d’une manière que les alliances formelles seules ne pouvaient égaler. Cet écosystème est devenu plus restrictif et plus contesté ; avec lui, une source essentielle de légitimité s’est érodée. Il n’en résulte pas un effondrement de la puissance américaine, mais un rééquilibrage de la manière dont cette puissance est perçue ; et de la portée qui lui est reconnue.
Cette évolution serait moins déterminante si d’autres acteurs étaient en mesure de la compenser. Or, les puissances dites intermédiaires peinent à transformer leurs capacités en cohésion. Leurs réponses aux crises récentes ont été fragmentées, révélant à la fois des intérêts divergents et des contraintes structurelles. Certaines ont cherché à préserver leur alignement avec Washington ; d’autres ont mis en avant des objections juridiques ou normatives ; rares sont celles qui ont coordonné leurs positions au point de constituer un leadership durable.
Ce qui émerge à la place est un paysage dense mais désarticulé d’initiatives : forums régionaux, coalitions thématiques et regroupements diplomatiques ad hoc. Ces dispositifs peuvent se révéler efficaces dans des contextes limités, mais ils manquent de la cohérence stratégique nécessaire pour ancrer un ordre stable. Nombre des États impliqués demeurent insérés ( sur les plans économique, militaire ou technologique ) dans des systèmes centrés sur les États-Unis. Leur autonomie est réelle, mais conditionnelle : ils peuvent diversifier leurs options, mais non encore se substituer à l’ordre existant.
Il en résulte non pas une transition vers une alternative clairement définie, mais l’émergence de ce que l’on pourrait qualifier de multipolarité sans script. La Chine a su tirer parti de la volatilité américaine pour se positionner comme un partenaire relativement stable, en particulier dans le Sud global, même si des inquiétudes persistent quant à son modèle de gouvernance. La Russie continue de tester l’élasticité de la cohésion occidentale. L’Iran, malgré des pressions soutenues, a démontré une capacité à absorber les chocs et à étendre sa portée régionale.
Dans le même temps, des acteurs régionaux majeurs ( dont l’Inde, le Brésil, la Turquie et les États du Golfe ) poursuivent une forme plus fluide d’autonomie stratégique. L’alignement devient transactionnel plutôt que structurel, contingent plutôt que durable. Cette évolution est particulièrement visible dans le domaine économique, où les régimes commerciaux, les normes technologiques et les infrastructures financières se négocient de plus en plus à travers des sphères d’influence qui se chevauchent. La carte du pouvoir mondial n’est plus hiérarchique ; elle devient réticulaire ; et contestée.
Quelles sont, dès lors, les configurations probables du système émergent ? Trois trajectoires se dessinent.
La première est celle d’une consolidation progressive d’une compétition structurée en blocs, où les grandes puissances organisent autour d’elles des réseaux économiques et sécuritaires, conduisant à une économie mondiale plus segmentée et plus politisée. La deuxième est celle d’un ordre polycentrique, caractérisé par des sphères d’influence imbriquées et des coalitions mouvantes, dans lequel la gouvernance résulte d’une négociation continue plutôt que d’une hiérarchie établie. La troisième, moins probable mais non inconcevable, est celle d’un renouveau sélectif du multilatéralisme, impulsé par des risques systémiques partagés ( climat, instabilité financière, disruptions technologiques ) contraignant même des puissances rivales à coopérer à la marge.
Dans tous les cas, le moment unipolaire est révolu. Les États-Unis demeureront un acteur central, mais la centralité ne se confond plus avec le contrôle.
L’histoire offre à cet égard un repère utile. L’influence américaine a été la plus durable lorsque la puissance matérielle était renforcée par la légitimité ; lorsque la force militaire et économique s’inscrivait dans une architecture plus large d’alliances, d’institutions et d’attentes partagées. Là où cet équilibre a été maintenu, le leadership américain a fait preuve de résilience. Là où il a fait défaut, les résultats ont été plus limités et davantage contestés.
L’enjeu n’est donc pas celui d’un déclin irréversible des États-Unis, mais d’une transformation des modalités de leur influence. Si Washington entend façonner l’ordre émergent plutôt que de simplement s’y adapter, il lui faudra reconstruire les instruments qui amplifiaient autrefois sa puissance : une diplomatie soutenue, un engagement crédible en matière de développement, des échanges éducatifs ambitieux et un attachement constant aux cadres multilatéraux. Tout aussi essentiel sera le rétablissement des fondements internes de sa légitimité internationale, qui ont toujours été indissociables de son rôle extérieur.
À défaut d’un tel réajustement, la trajectoire est claire : le système international continuera d’évoluer vers une configuration plus fragmentée et plus compétitive ;où la puissance américaine demeurera considérable, mais où sa capacité à définir les règles du jeu s’érodera progressivement.

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