S’approprier notre histoire : un impératif national face aux récits fragmentés des réseaux sociaux
Chaque mois de juin, à l’approche des célébrations de l’indépendance nationale, une rhétorique récurrente ressurgit sur les réseaux sociaux. Les débats se multiplient autour de la lutte anticoloniale, du combat pour l’indépendance et du rôle des différentes composantes de la société djiboutienne dans cette longue marche vers la souveraineté.
Dans cet espace numérique devenu un terrain d’expression historique, chacun apporte sa lecture du passé. Certains se transforment en historiens improvisés, réinterprétant les événements selon leur propre perception, allant parfois jusqu’à exclure telle ou telle composante de la nation du récit collectif. Faut-il pour autant les blâmer ? Probablement pas. Beaucoup s’appuient sur des récits transmis oralement, sur des informations fragmentaires ou sur une connaissance partielle de l’histoire nationale.
Cette situation révèle surtout une réalité plus profonde : notre rapport à l’histoire demeure souvent limité à certaines périodes bien identifiées. Chaque année, les médias nationaux reviennent légitimement sur les événements qui ont précédé l’indépendance du 27 juin 1977. Pourtant, cette approche, aussi nécessaire soit-elle, reste incomplète.
L’histoire de Djibouti ne commence ni avec les luttes politiques des années 1950 et 1960, ni avec l’installation française à Obock en 1862. Elle plonge ses racines bien plus loin dans le temps. Elle s’inscrit dans les échanges avec les civilisations antiques, dans les dynamiques commerciales de la mer Rouge, dans les influences ottomanes et égyptiennes, et même dans les références anciennes au pays de Pount évoqué dans plusieurs récits historiques.
Parler d’histoire nationale suppose donc de dépasser la seule période coloniale pour embrasser l’ensemble de notre trajectoire collective.
Or, un constat s’impose. Une grande partie de la documentation historique disponible, notamment dans les fonds d’archives conservés en France, demeure produite du point de vue de l’administration coloniale. Ces archives constituent une source précieuse, mais elles ne sauraient représenter à elles seules le récit de notre passé.
Un vaste chantier intellectuel attend ainsi les historiens, chercheurs et universitaires djiboutiens. Il s’agit d’exploiter systématiquement les archives nationales et étrangères, de les confronter aux traditions orales, aux témoignages et aux travaux scientifiques afin de construire une histoire nationale plus complète, plus équilibrée et davantage ancrée dans notre propre regard.
L’enjeu dépasse largement le cadre académique. Il s’agit de bâtir un récit collectif capable de restituer toute la profondeur historique de Djibouti. Une histoire qui ne se limite pas à la colonisation française, mais qui mette également en lumière les continuités, les ruptures et les transformations ayant façonné notre société au fil des siècles.
Cette démarche contribuerait à renforcer l’identité nationale, à consolider la mémoire collective et à offrir aux nouvelles générations des repères historiques solides. Elle permettrait également de mieux comprendre que les formes de résistance à la domination étrangère ne sont pas apparues soudainement lors de la visite du général de Gaulle ou à la veille de l’indépendance, mais qu’elles se sont construites progressivement à travers des évolutions politiques, économiques, sociales et culturelles.
Construire une histoire nationale, c’est aussi construire une identité nationale. Les deux sont indissociables.
Aujourd’hui, un vide subsiste dans l’espace public. Or, la nature a horreur du vide. Lorsque les institutions académiques, les centres de recherche et les historiens professionnels ne produisent pas suffisamment de récits accessibles au grand public, d’autres occupent naturellement cet espace. Les réseaux sociaux deviennent alors le lieu où se fabriquent des interprétations parfois approximatives, parfois partisanes, et souvent incomplètes.
Les manuels scolaires, aussi indispensables soient-ils, ne suffisent pas à couvrir l’ensemble des périodes de notre histoire. Leur vocation est pédagogique et synthétique. Ils ne peuvent remplacer les travaux de recherche, les publications spécialisées, les documentaires, les musées ou les débats scientifiques.
Certes, des ouvrages écrits par des auteurs djiboutiens existent. Depuis l’indépendance, des témoignages d’acteurs politiques, de responsables administratifs, de militants et de citoyens ont été recueillis, publiés ou diffusés sous différentes formes. Des émissions radiophoniques, des programmes télévisés ainsi que plusieurs productions audiovisuelles ont également contribué à préserver une partie de notre mémoire collective.
Par ailleurs, certains documentaires issus des archives audiovisuelles françaises, parfois doublés en somali ou en afar, ont permis de rendre accessibles plusieurs séquences importantes de notre histoire. Ces initiatives méritent d’être saluées. Elles constituent des jalons importants dans la construction de la mémoire nationale.
Cependant, ces efforts demeurent encore insuffisants face à l’ampleur du chantier. La majorité des travaux disponibles porte essentiellement sur les périodes récentes liées à la colonisation, aux luttes politiques et aux événements ayant conduit à l’indépendance. De vastes pans de notre passé restent encore peu explorés, peu documentés ou insuffisamment diffusés.
Il nous faut désormais aller plus loin. Plus loin dans le temps, en remontant aux racines profondes de notre histoire. Plus loin dans la recherche, en mobilisant les archives nationales et étrangères, les traditions orales et les travaux scientifiques. Plus loin enfin dans la diffusion, afin que cette histoire soit connue, débattue et partagée par l’ensemble des Djiboutiens.
Dans un contexte où la « djiboutienneté » est parfois fragilisée par des discours de division, la réappropriation de notre histoire apparaît comme une nécessité stratégique. Non pas pour effacer les mémoires particulières qui composent la richesse du pays, mais pour les inscrire dans un récit commun capable de rassembler.
L’histoire nationale ne doit pas être un instrument d’exclusion. Elle doit être un espace de convergence, un patrimoine partagé et une mémoire collective racontée avec notre propre regard.
Le défi qui se présente aujourd’hui à Djibouti est donc clair : écrire, documenter, transmettre et faire vivre une histoire nationale qui soit véritablement la nôtre. Une histoire capable de relier le passé au présent, de renforcer le sentiment d’appartenance nationale et d’offrir aux générations futures les repères nécessaires pour construire l’avenir.
L’histoire d’une nation ne peut durablement se construire au rythme des publications éphémères et des polémiques des réseaux sociaux. Elle exige le travail patient des historiens, la rigueur des chercheurs et l’engagement des médias dans leur mission de transmission. À eux revient la responsabilité d’éclairer la société sur son passé, de nourrir le débat public par les faits plutôt que par les approximations, et de faire de notre mémoire collective un patrimoine partagé. Car lorsqu’un peuple connaît son histoire, il est moins vulnérable aux récits fragmentés ; lorsqu’il l’ignore, ce sont souvent les algorithmes qui finissent par l’écrire à sa place.

Commentaires