Bab el-Mandeb : le détroit pris en otage

 Par Al-Aghbari


DJIBOUTI, 30 juillet 2026 – Imaginez un navire-citerne chargé de brut saoudien, masse sombre glissant dans la nuit tiède de la mer Rouge. À bâbord, les lumières de Djibouti. À tribord, les côtes du Yémen en guerre. Devant, le goulet du Bab el-Mandeb, vingt-neuf kilomètres d’eau qui relient l’océan Indien au monde. Le capitaine connaît la route par cœur. Ce qu’il ignore, c’est qu’une silhouette, à terre, s’apprête à lui adresser une facture.


Ce scénario n’est plus une hypothèse d’école. Il est le nouveau cauchemar des chancelleries, des armateurs et des marchés pétroliers. Les rebelles houthis, armés et conseillés par Téhéran, veulent imposer un droit de passage sur tout navire empruntant le détroit. Une taxe unilatérale, sans base légale, prélevée sous la menace des drones et des missiles. Et le monde, pour l’instant, retient son souffle.



 *Le cerveau iranien derrière le percepteur yéménite* 

L’affaire ne sort pas d’une caverne poussiéreuse du nord-Yémen. Elle a été discutée à Téhéran, en marge des funérailles du guide suprême Khamenei, là où les deuils se transforment en conseils de guerre. Deux responsables régionaux l’ont confirmé : les Gardiens de la révolution ont soulevé le sujet directement avec la délégation houthie. Mieux, ils ont mis la main à la pâte.


Moammar al-Eryani, ministre de l’Information du gouvernement yéménite légitime, a lâché la bombe ce mercredi. Il détient, dit-il, des « renseignements confirmés » : des experts des Gardiens de la révolution conçoivent en ce moment même l’architecture technique et administrative du futur système de perception. Une entité dédiée, chargée de facturer les compagnies maritimes, est en gestation. « Une escalade dangereuse », a tonné le ministre, destinée à transformer « l’un des corridors maritimes les plus stratégiques au monde en source permanente de financement des activités militaires de la milice ».


Le chiffre donne le vertige. En 2024, au plus fort de leur campagne de harcèlement naval, les houthis auraient empoché jusqu’à 180 millions de dollars par mois auprès d’agences maritimes achetant leur « safe passage ». Un racket à l’échelle d’un État. Désormais, ils veulent institutionnaliser le hold-up, avec exemption pour les navires chinois – Pékin ayant négocié en direct son laissez-passer. Les autres pavillons devront payer. Ou contourner l’Afrique, ajoutant trente-quatre jours de mer et des millions de surcoût par voyage.


 *Djibouti, sentinelle solitaire* 

Face au chantage, un petit pays a décidé de ne pas plier. Djibouti, État riverain grand comme la Bretagne, abrite sur son sol les bases militaires américaine, française, chinoise, japonaise. Un porte-avions de la géopolitique posé sur un confetti africain. Dans un communiqué présidentiel rendu public le 29 juillet, la République a frappé fort : toute initiative de taxe unilatérale sera « contraire au droit international », portera « atteinte à la souveraineté des États riverains » et menacera « la sécurité des voies maritimes vitales ». Le pays se réserve « toutes les mesures diplomatiques, juridiques et sécuritaires » pour défendre ses droits.


Ce n’est pas une protestation de principe. C’est un avertissement. Djibouti sait qu’un détroit transformé en péage mafieux ferait de son territoire une cible et de son économie un dommage collatéral. Mais il sait aussi que sans lui, aucune coalition navale ne peut opérer durablement aux portes de l’océan Indien. Sa fermeté est un appel. Le monde l’entendra-t-il ?


 *Dix jours qui ont fait basculer la mer Rouge* 

La crise couvait. Elle a explosé en dix jours.

Le 20 juillet, les houthis déclarent le blocus naval de l’Arabie saoudite. Un front maritime s’ouvre en mer Rouge, écho liquide de la guerre qui déchire la région. Le 22, un pétrolier saoudien est frappé au large de Jizan. Riyad réplique dans la foulée par des frappes aériennes sur le port yéménite d’Hodeïda, nid de drones et de vedettes piégées. Le 29, Djibouti publie son refus catégorique du péage. Le 30, tout s’accélère : l’Arabie saoudite lance un appel à une coalition navale internationale, l’Égypte multiplie les consultations avec Riyad, Doha et d’autres capitales arabes, et le projet de taxe houthi, téléguidé par les Gardiens de la révolution, apparaît au grand jour.


Le Caire a des sueurs froides. Le canal de Suez, poumon financier du pays, ne vit que si le Bab el-Mandeb respire. Une taxe houthie, une insécurité chronique, et le trafic se détourne. L’Égypte perdrait des milliards de dollars de recettes, et avec eux un pilier de sa stabilité intérieure. La diplomatie égyptienne est en alerte rouge.


 *L’Irak, l’autre front* 

Pendant que la mer Rouge s’embrase, le désert irakien n’est pas en reste. Mercredi, les forces américaines et saoudiennes ont frappé conjointement des cibles des milices pro-iraniennes. Vingt membres des Forces de mobilisation populaire et six conseillers iraniens tués. Riposte immédiate de Téhéran : des missiles balistiques s’abattent sur les bases américaines en Jordanie. Le théâtre est unique, de Bagdad à Sanaa en passant par le Golfe et la mer Rouge. Les proxys iraniens tiennent les détroits comme ils tiennent les sables. L’étranglement est la stratégie ; la taxe en est la dernière trouvaille.


 *Le fantôme d’Ormuz* 

Pour comprendre, il faut regarder plus à l’est, vers le détroit d’Ormuz. En juin 2025, Américains et Iraniens signaient un mémorandum d’entente pour apaiser les tensions. Un texte volontairement flou, qui permit à chacun d’accuser l’autre de le violer. Résultat : l’Iran a profité du vide pour durcir son contrôle administratif sur le détroit, normalisant l’idée qu’un État côtier peut entraver ou monnayer le passage. Aucune riposte internationale cohérente. Le modèle est rodé.


Aujourd’hui, les houthis veulent dupliquer Ormuz au Bab el-Mandeb. Un acteur non étatique, téléguidé par Téhéran, s’arrogerait le droit de vie et de mort économique sur une artère du monde. Si le coup réussit, c’est la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer qui part en fumée, et avec elle la promesse que les mers appartiennent à tous, pas aux seigneurs de guerre.


 *Le rempart du droit* 

Alors, que faire ? L’échec du mémorandum d’Ormuz offre une leçon précieuse : les arrangements opaques entre puissances sont une prime à la manipulation. Pour le Bab el-Mandeb, il faut un mécanisme multilatéral, transparent, placé sous l’égide des Nations Unies. Un organe où siégeraient les États riverains et les puissances régionales, chargé de surveiller le trafic, de régler les différends, et d’interdire toute taxation unilatérale. Djibouti, fort de sa légitimité et de sa position géographique, est le candidat naturel pour porter ce projet.


La proposition est sur la table. Elle ne demande qu’à être saisie. Comme l’a martelé la présidence djiboutienne, le détroit doit rester « un passage sûr, ouvert et régi par le droit, et non un instrument de pression au service d’intérêts privés ».


 *L’heure du choix* 

Le Bab el-Mandeb n’a jamais été une simple ligne sur une carte marine. C’est un pouls de la mondialisation. Chaque jour, des millions de barils de pétrole, des cargaisons de blé, des conteneurs d’électronique y transitent. En faire un poste de péage aux mains d’une milice, c’est accepter que la loi du plus fort remplace celle des nations. C’est ouvrir la boîte de Pandore des chantages maritimes, de la mer de Chine méridionale au détroit de Malacca.


Les événements de cet été 2026 détermineront la sécurité du commerce mondial pour une génération. Djibouti a choisi son camp : celui du droit. Reste à savoir si la communauté internationale aura le courage de la suivre, ou si elle laissera le détroit se refermer comme un piège. Le temps des atermoiements est terminé. L’histoire ne pardonne pas ceux qui voient venir le danger et détournent le regard.

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