Assab, la mer et la guerre L’Éthiopie et l’Érythrée au bord du gouffre

 Analyse géopolitique stratégique

Par Al-Aghbari — 15 octobre 2026 


 

Une guerre sans nom


Il est des conflits qui ne disent pas leur nom. Celui qui oppose l’Éthiopie et l’Érythrée depuis octobre 2026 en fait partie. Pas de déclaration de guerre officielle. Mais des troupes érythréennes qui franchissent la frontière par Zalambessa. Des drones éthiopiens qui frappent leurs colonnes. Et cette phrase, lâchée par le général Abebaw Tadesse : « Mekelle n’est qu’une étape. Notre destination finale est Assab. »


Assab. Ce port érythréen de la mer Rouge, à quarante-cinq miles de la frontière éthiopienne, est devenu le nom d’une obsession nationale. Pour Addis-Abeba, c’est la clé de son émancipation économique. Pour Asmara, c’est un actif souverain non négociable.



L’Éthiopie est le pays le plus peuplé du monde sans accès à la mer. Cent quarante millions d’habitants. Une économie qui dépend à 96,71 % du port de Djibouti. Un Premier ministre, Abiy Ahmed, qui depuis 2023 répète que l’Éthiopie ne restera pas « prisonnière de la géographie ». Et une armée qui, selon ses généraux, ne s’arrêtera pas avant d’avoir « lavé ses pieds dans les eaux érythréennes ».


La guerre pour Assab est le nœud gordien de la Corne de l’Afrique. Elle attire l’Égypte, la Somalie, le Soudan, les Émirats, l’Arabie saoudite, la Turquie. Et depuis le 14 octobre 2026, un acteur inattendu : Israël.


 I. Assab : la mer comme destin national


 Le traumatisme de 1993 

En 1993, l’indépendance de l’Érythrée prive l’Éthiopie de ses deux ports : Assab et Massawa. Le pays devient le plus grand enclavé du monde. Depuis, chaque projet industriel se heurte à une contrainte : l’accès à la mer dépend d’un voisin. Durant l’exercice 2025/26, Djibouti a traité 96,71 % du fret maritime éthiopien, soit 17,57 millions de tonnes. Un chiffre qui dit tout : l’Éthiopie n’a pas d’alternative. Ou plutôt, elle n’en avait pas.


 La doctrine Abiy

En 2023, Abiy Ahmed change de ton. Devant les parlementaires, il présente l’accès à la mer comme un « impératif existentiel ». Il évoque un « droit inhérent » de l’Éthiopie à la mer Rouge. Il décrit la perte d’Assab comme une « erreur qui sera corrigée demain ». Les mots ne parlent pas de négociation. Ils parlent de correction. Le 27 septembre 2026, le général Abebaw Tadesse déclare que l’objectif ultime est d’« installer notre drapeau sur la mer Rouge ».


 La cible Assab

Pourquoi Assab ? Parce que ce port est à quarante-cinq miles de la frontière éthiopienne. Parce qu’il offre un accès direct à Bab el-Mandeb. Parce que sa proximité avec le Tigré et l’Afar en fait une cible logistiquement accessible. Pour l’Éthiopie, c’est la clé de son émancipation. Pour l’Érythrée, c’est une question de survie. Cette asymétrie ( nécessité vitale contre menace existentielle ) rend tout compromis impossible.


 II. La guerre non déclarée


 23 septembre : l’offensive

Le 23 septembre 2026, le TPLF lance une offensive armée contre le gouvernement fédéral, avec le Fano amhara et l’Armée de libération oromo. Objectif : menacer le corridor commercial et ferroviaire reliant l’Éthiopie à Djibouti. La réponse fédérale est rapide. Mekelle tombe le 3 octobre. Les forces éthiopiennes progressent vers Idaga Hamus, Adigrat, Shire, Adwa.


 L’incursion érythréenne

Des troupes érythréennes franchissent la frontière par Zalambessa. Des frappes de drones, attribuées aux forces éthiopiennes, visent leurs véhicules. ACLED rapporte leur retrait d’Adigrat dans la nuit du 8 octobre. Une source anonyme citée par l’AFP estime entre 5 000 et 8 000 le nombre de soldats érythréens présents au Tigré. Un chiffre non vérifié indépendamment. La présence de ces troupes, en revanche, est corroborée par plusieurs sources concordantes.


 La bataille des lettres

Le 8 octobre, l’Éthiopie saisit le Conseil de sécurité. Elle accuse l’Érythrée d’« agression flagrante » et invoque la légitime défense. Le 10 octobre, l’Érythrée dénonce une « guerre d’agression » éthiopienne. Le 14 octobre, des témoins rapportent que l’armée éthiopienne avance vers la frontière érythréenne. Potentiellement avec pour objectif Asmara. Ou Assab.


 III. L’axe d’Al-Alamein


 Le sommet du 4 octobre

Le 4 octobre 2026, l’Égypte, l’Érythrée, la Somalie et le Soudan se réunissent à Nouvelle-Alamein. La déclaration conjointe ne nomme aucun pays. Mais elle vise clairement l’Éthiopie : souveraineté, intégrité territoriale, rejet de la reconnaissance du Somaliland, gouvernance riveraine de la mer Rouge.


 Un alignement, pas une alliance

Derrière la déclaration, pas de traité. Pas de pacte de défense mutuelle. Des sources égyptiennes évoquent une coordination militaire et de renseignement, mais rien n’est documenté par un texte public. L’Égypte maintiendrait environ 15 000 soldats en Somalie. Les affirmations sur des facilités navales à Assab ou Doraleh reposent sur des sources non officielles. La prudence impose de parler d’un alignement en formation, pas d’une coalition constituée.


 Des intérêts divergents, parfois contradictoires

L’Égypte veut sécuriser le Nil et Suez. L’Érythrée veut préserver Assab. La Somalie veut contrer Al-Shabaab. Le Soudan veut gagner sa guerre contre les RSF. Quatre pays, quatre priorités. Mais ces priorités ne sont pas seulement différentes : elles sont parfois contradictoires. L’Égypte soutient l’armée soudanaise, tandis que l’Érythrée entretient des relations complexes avec Khartoum, où Asmara a historiquement soutenu des acteurs aujourd’hui hostiles à l’armée. La Somalie, elle, se méfie d’une Égypte qui pourrait instrumentaliser sa présence militaire pour servir ses propres intérêts sur le Nil. L’alignement tient sur un rejet commun de l’Éthiopie. Il ne tient pas sur un projet commun.


 IV. Les théâtres connexes


 Bab el-Mandeb : le détroit qui étrangle

Depuis juillet 2026, les attaques houthies contre la navigation commerciale ont repris. Le Centre d’études stratégiques de l’Afrique a recensé douze attaques ou tentatives dans le sud de la mer Rouge. Le trafic a chuté à environ 25 navires par semaine, contre 80 avant octobre 2023. Les Houthis contrôlent l’île de Perim, à vingt kilomètres des côtes africaines. L’Égypte a perdu entre 30 et 40 % de ses revenus du canal de Suez.


Mais ce théâtre ne se limite pas au Yémen. Il pèse directement sur les économies de la Corne. Les primes d’assurance maritime ont explosé. Les armateurs préfèrent contourner le cap de Bonne-Espérance plutôt que de risquer Bab el-Mandeb. Chaque navire qui évite le détroit, c’est un navire qui ne s’arrête pas à Djibouti, qui ne paie pas de frais de transbordement, qui ne consomme pas de services portuaires. La guerre du Yémen est devenue une guerre économique contre les ports de la mer Rouge.


 Soudan : la guerre qui épuise l’axe

La guerre au Soudan oppose les Forces armées soudanaises aux Forces de soutien rapide. Onze millions de déplacés. La plus grande crise humanitaire au monde. Des acteurs extérieurs ( les Émirats accusés de soutenir les RSF, la Turquie fournissant des drones à l’armée ) alimentent les capacités de combat. Le Soudan est membre de l’axe d’Al-Alamein. Mais c’est un partenaire affaibli. Sa priorité est sa survie. Sa capacité à contribuer à une coalition contre l’Éthiopie est proche de zéro.


 L’interconnexion : un système, pas une somme

Ces trois théâtres ( éthiopien, yéménite, soudanais ) ne sont pas juxtaposés. Ils s’alimentent mutuellement. La mer Rouge est le trait d’union. Les armes, les combattants, les ressources circulent par les mêmes routes. Les Houthis ont intérêt à déstabiliser la rive africaine pour élargir leur marge de manœuvre. Les RSF soudanaises profitent du chaos pour se réapprovisionner. Le TPLF a cherché à couper le corridor éthiopien, ce qui aurait affaibli Djibouti et renforcé la position érythréenne.


Il n’existe pas de chaîne de commandement commune entre ces acteurs. Mais il existe une interconnexion des théâtres. Une crise peut en amplifier une autre sans qu’un centre unique ne les orchestre. C’est cette logique systémique qui rend la région si difficile à stabiliser.


 V. Djibouti : la centralité sous pression


 Une position qui expose autant qu’elle protège

Djibouti occupe une place à part. Proximité avec Bab el-Mandeb, infrastructures portuaires, bases militaires américaines, chinoises, françaises, japonaises, italiennes. Une importance stratégique supérieure à sa taille. Mais cette centralité est une exposition. L’Éthiopie dépend de ce corridor pour 90 % de son commerce. Si le corridor est menacé, c’est l’économie djiboutienne qui est menacée.


 Les cicatrices déjà visibles

Djibouti subit déjà les conséquences de la crise en mer Rouge. Le World Bank estime une contraction de 10,5 % du trafic de conteneurs au premier semestre 2025, puis une chute de 17,5 % au second semestre. Les coûts du fret ont augmenté de 54 % à 72 %. Le trafic portuaire a diminué d’environ 25 % en mars 2026. Ces chiffres ne sont pas abstraits. Ils signifient moins de navires à quai, moins de manutention, moins de recettes pour le port, moins d’activité pour les entreprises de logistique, moins de revenus pour les familles qui en dépendent.


La pression humanitaire s’ajoute. Djibouti a accueilli plus de 3 000 réfugiés yéménites en moins d’une semaine en septembre 2026. Le pays héberge déjà environ 36 000 réfugiés. À Obock, les résidents ne peuvent plus se rendre au Yémen pour s’approvisionner. Le conflit yéménite n’est pas loin. Il est à la porte.


 La menace qui vient du nord

La guerre non déclarée entre l’Éthiopie et l’Érythrée ajoute une pression supplémentaire. L’offensive du TPLF visait le corridor commercial et ferroviaire reliant l’Éthiopie à Djibouti. Une perturbation prolongée encouragerait Addis-Abeba à accélérer son recours à Berbera, dans le Somaliland. Djibouti perdrait une partie de son levier historique. La diversification des corridors est un objectif compréhensible pour l’Éthiopie. Mais elle constitue une menace crédible sur la rente de transit qui fait vivre une partie de l’économie djiboutienne.


 Une résilience conditionnelle

La présence de bases militaires étrangères dissuade une agression directe. Elle ne protège ni le corridor terrestre, ni le trafic maritime, ni l’économie de transit. La résilience djiboutienne ne peut pas reposer uniquement sur la géographie et sur les bases. Elle dépend de la capacité à diversifier les partenaires, à sécuriser les infrastructures, à maintenir la continuité des institutions et à préserver une marge de décision nationale.


Djibouti doit absorber simultanément l’insécurité maritime houthie et la perturbation du corridor éthiopien. Sa neutralité active ( vendre l’accès à plusieurs puissances sans s’aligner sur aucune ) est un levier. Mais elle est mise à l’épreuve. Si la guerre entre l’Éthiopie et l’Érythrée éclate, la position djiboutienne deviendra intenable : le pays sera à la fois le principal point d’appui logistique de l’Éthiopie et le voisin immédiat de l’Érythrée. Cette contradiction est son principal risque.


 VI. Les puissances extérieures


 Le paradoxe israélien : allié de l’Éthiopie

Le 14 octobre 2026, le Premier ministre israélien Benjamin Netanyahu s’entretient par téléphone avec Abiy Ahmed. L’ambassadeur d’Israël en Éthiopie, Avraham Neguise, déclare que son pays « soutient fermement » les efforts éthiopiens pour obtenir un accès maritime à la mer Rouge. Un triangle stratégique Israël-Émirats-Éthiopie se consolide.


 Le paradoxe israélien : partenaire de l’Érythrée

Mais la position israélienne est paradoxale. Depuis 1993, le régime d’Afwerki a maintenu une coopération sécuritaire avec Israël. L’Érythrée est l’un des deux seuls États de l’Union africaine à refuser de reconnaître la Palestine. Selon des sources israéliennes et des rapports parlementaires, Tsahal disposerait d’équipements navals dans l’archipel des Dahlak et d’un poste d’écoute sur le mont Emba Soira, dominant Bab-el-Mandeb. Asmara dément officiellement. Mais la fermeture de l’ambassade israélienne à Asmara en juillet 2022 n’a pas mis fin aux échanges militaires.


Israël soutient donc simultanément l’Éthiopie et l’Érythrée. Cette contradiction révèle une stratégie à plusieurs niveaux : la priorité est la sécurité de la mer Rouge et le containment de l’Iran. Mais cette dualité est fragilisée par une pression interne. Israël accueille environ 25 000 demandeurs d’asile érythréens. Des affrontements ont éclaté à Tel Aviv entre opposants et partisans du régime. La Brigade N’Hamedu s’organise depuis le sol israélien pour planifier un changement de régime à Asmara. Cette pression pousse Israël à se distancier d’Asmara et à réaffirmer son partenariat avec l’Éthiopie.


 La riposte érythréenne

Face à ce soutien israélien et émirati à l’Éthiopie, l’Érythrée a réagi par un rejet total. Le ministre des Affaires étrangères Osman Saleh a dénoncé une convergence entre les Émirats, Israël et l’Éthiopie, accusant Abu Dhabi de poursuivre un « impérialisme portuaire ». Asmara avait refusé en 2016 une demande émiratie d’établir une base militaire conjointe sur une île des Dahlak. Selon le ministre érythréen de l’Information, l’Éthiopie aurait reçu 365 livraisons militaires des Émirats en neuf mois en 2026 ; ce chiffre, non vérifié indépendamment, provient d’une source officielle d’un belligérant.


Plutôt que de cibler frontalement Israël, l’Érythrée concentre ses attaques sur la scène internationale. Dans une note diffusée au Conseil de sécurité le 13 octobre, Asmara accuse Addis-Abeba de mener une « guerre d’agression non provoquée » et appelle à des mesures contraignantes au titre du Chapitre VII.


 L’impact sur l’axe et sur Djibouti

Cette dualité affaiblit la cohésion de l’axe d’Al-Alamein. L’Érythrée, membre de cet axe, entretient une coopération secrète avec le parrain de son adversaire. Pour Djibouti, cette configuration ajoute une couche de complexité. L’implication israélienne modifie les équilibres sécuritaires de la mer Rouge. Si Israël soutient à la fois l’Éthiopie et l’Érythrée, il devient un acteur incontournable dans toute négociation régionale. Djibouti, qui accueille déjà des bases américaines, chinoises et françaises, devra intégrer cette nouvelle donne dans sa diplomatie.


 Conclusion — La guerre pour la mer


La guerre non déclarée entre l’Éthiopie et l’Érythrée est le point de convergence de toutes les crises régionales. Elle oppose un État de 140 millions d’habitants privé d’accès à la mer à un État côtier qui perçoit toute revendication sur son port comme une menace existentielle.


L’axe d’Al-Alamein est une réponse à cette configuration. Mais il reste un alignement diplomatique et sécuritaire en formation. Pas une coalition militaire. Ses membres ont des intérêts divergents et des dépendances extérieures contradictoires.


L’entrée en scène d’Israël complique encore l’équation. Le paradoxe israélien ( un allié de l’Éthiopie qui coopère secrètement avec l’Érythrée ) révèle la complexité d’un jeu où les acteurs ne se laissent enfermer dans aucun camp.


Pour Djibouti, la question n’est pas théorique. Une guerre ouverte entre l’Éthiopie et l’Érythrée aurait des conséquences directes sur son économie, sa sécurité et sa position régionale. Sa centralité le protège et l’expose à la fois. Sa résilience est conditionnelle, pas structurelle.


L’ordre polycentrique qui se dessine dans la Corne de l’Afrique n’est ni un système stabilisé ni une fatalité de désordre. La question n’est pas de savoir si l’axe d’Al-Alamein survivra. Elle est de savoir comment Djibouti préservera sa marge de manœuvre dans un environnement où les alliances se font et se défont au rythme des crises.


 


 Article rédigé à partir de sources primaires_ — déclaration conjointe d’Al-Alamein, lettres éthiopienne et érythréenne au Conseil de sécurité, note d’information érythréenne du 13 octobre 2026 — et de rapports d’ACLED, du Centre d’études stratégiques de l’Afrique, de Chatham House et de la Banque mondiale. Les faits corroborés par des sources indépendantes sont distingués des estimations attribuées et des allégations officielles. L’appel Netanyahu-Abiy du 14 octobre 2026, les déclarations de l’ambassadeur israélien en Éthiopie, la coopération sécuritaire israélo-érythréenne, la crise migratoire et la riposte érythréenne sont documentés d’après Arab News, l’agence de presse éthiopienne, Afrik.com, Haaretz, le Jerusalem Post, Middle East Eye, Shabait et le YPA. Les informations relatives à la présence israélienne aux Dahlak et sur l’Emba Soira proviennent de sources israéliennes et de rapports parlementaires, et sont démenties par Asmara ; elles sont présentées au conditionnel. Le chiffre de 365 livraisons militaires émiraties provient du ministre érythréen de l’Information et n’est pas vérifié indépendamment.

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Djibouti célèbre l'inscription de la "Zaffa", son 3e patrimoine culturel immatériel, à l'UNESCO

An open letter to the president of Somaliland from a Djiboutian citizen

Entretien téléphonique entre les présidents Guelleh et Macron