La géographie reste
Devant les Missions économiques de l’OIF, le Chef de l’État a posé les termes d’un pari : faire de Djibouti, au-delà d’un couloir logistique, une véritable plateforme économique régionale.
Il est des phrases de chef d’État qui tiennent lieu de doctrine. « Les crises passent ; la géographie reste. » En la prononçant mardi, à la tribune de la 7e édition des Missions économiques de l’Organisation internationale de la Francophonie, le Président Ismail Omar Guelleh n’a pas seulement répondu à ceux qui lisent dans les tensions du détroit de Bab el-Mandeb l’annonce d’un déclin. Il a résumé en une formule le pari sur lequel notre pays se construit depuis l’indépendance : ce que la nature a placé à l’entrée de la mer Rouge, la volonté politique peut le transformer en puissance utile.
Le propos mérite d’être pris au sérieux, car il tranche avec deux attitudes également commodes. La première consiste à nier la secousse. La seconde, à lui prêter une portée qu’elle n’a pas. Le Chef de l’État n’a fait ni l’une ni l’autre. Il a reconnu une période de tensions, il l’a qualifiée de conjoncturelle, et il a rappelé une évidence que les chancelleries elles-mêmes finissent toujours par admettre : le monde ne peut se passer de cette route. Un pays qui vit de sa position sait qu’elle l’expose aux orages. Il sait aussi qu’un orage n’est pas un changement de climat.
Mais l’essentiel du discours n’était pas là. Il tenait dans le passage que le Président a décrit comme une mue : celle d’une « plateforme logistique » en « véritable plateforme économique régionale ». Le mot est important. La logistique, c’est le service rendu aux flux des autres. L’économie régionale, c’est la création de valeur sur place, des emplois qui restent, des entreprises qui naissent et grandissent. Passer de l’une à l’autre suppose de ne plus se contenter d’être traversé.
Les cinq secteurs retenus avec l’OIF dessinent cette trajectoire : la logistique et les zones franches, de la DIFTZ au projet industriel de Damerjog ; le numérique, où les câbles remplacent les ports pour connecter les données ; les énergies renouvelables, avec le parc éolien du Goubet qui a ouvert la voie ; la santé, grâce à l’hôpital Al-Shifa ; le tourisme durable, enfin, du lac Assal à l’île Moucha. On notera que cette liste n’a rien d’un catalogue de vœux. Chaque secteur s’adosse à un ouvrage que l’on peut visiter, à un site que l’on peut nommer. C’est précisément ce qui distingue une ambition d’un slogan.
Le choix de la tribune n’est pas moins éclairant. Créées en 2022, les Missions économiques de l’OIF reposent sur un principe simple : des forums organisés tour à tour dans les pays membres, pour mettre en relation entreprises et opérateurs, et faire de l’espace francophone autre chose qu’une communauté de langue. Elles en sont le versant pragmatique. Leurs thèmes, l’emploi des jeunes, les énergies renouvelables, le numérique, sont ceux sur lesquels Djibouti a précisément engagé ses efforts. La rencontre entre une organisation qui cherche des projets concrets et un pays qui en propose n’a rien de fortuit.
La salle, d’ailleurs, a parlé d’elle-même. Plus de 166 entreprises étrangères et quelque 300 délégations, venues de tous les continents, ont retrouvé près de 150 sociétés djiboutiennes sur l’esplanade du Kempinski, sous le regard de la Secrétaire générale de la Francophonie, Mme Louise Mushikiwabo. On peut discuter les chiffres, jamais la dynamique : l’on ne se déplace pas ainsi pour un pays que l’on croit en perte de vitesse.
Reste le passage le plus politique de l’intervention, et sans doute le plus exigeant. « Nous ne jugerons pas cette mission au nombre de cartes de visite échangées mais au nombre de projets réalisés à Djibouti. » En demandant au Gouvernement que chaque accord signé fasse l’objet d’un suivi structuré, le Président Guelleh a déplacé le curseur de l’annonce vers le résultat. C’est une règle du jeu, et elle engage tout le monde : l’administration, qui devra poursuivre la simplification des procédures dont il a rappelé qu’elle ne ralentirait pas ; les investisseurs, qui sont attendus sur des réalisations et non sur des intentions ; et notre secteur privé, que le Chef de l’État a d’ailleurs cité parmi les forces appelées à tirer le meilleur de ce forum.
Car les forums sont des moments, et les économies se bâtissent dans la durée. Le véritable test commencera après le départ des délégations, lorsqu’il faudra transformer les poignées de main en protocoles, les protocoles en chantiers, les chantiers en emplois. La jeunesse, que le Président a placée « au cœur de ces transformations », sera la première juge de cette conversion.
« Ceux qui s’installent à Djibouti ne prennent pas un risque, ils prennent une avance. » La formule a la netteté d’un argument commercial. Elle a aussi la force d’un engagement : celui d’un État qui dit à ses partenaires que sa stabilité, sa position et sa volonté de réforme sont des garanties, et qui se donne les moyens d’en rendre compte. À nous, désormais, de lui donner raison par les faits
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