Le sommet de Kampala face à la fin du modèle de stabilisation en Somalie

 AUSSOM : chronique d'une mission sous perfusion 

Par  Al-Aghbari

29 juillet 2026


Le compte à rebours est enclenché. Dans cinq mois, le 31 décembre 2026, le bureau d’appui logistique des Nations unies en Somalie, l’UNSOS, perdra son principal contributeur : les États-Unis ont officiellement notifié, le 1er juillet, leur décision de cesser tout financement et soutien logistique à la structure qui alimente la mission de paix de l’Union africaine. Sans cet appui, la force AUSSOM — déployée depuis 2022 pour contenir les insurgés shebabs — pourrait rapidement perdre sa capacité opérationnelle. Le sommet des chefs d’État de la région, qui s’ouvre aujourd’hui dans la capitale ougandaise, est donc bien plus qu’une réunion diplomatique : il pourrait être le dernier rempart avant un effondrement sécuritaire.


 Un choc financier structurel


La dépendance de la mission à l’égard du soutien américain est difficile à surestimer. Selon plusieurs documents onusiens consultés par des experts indépendants, le budget logistique annuel d’UNSOS pour la Somalie — carburant, rations, évacuations médicales, transports — avoisine les 500 millions de dollars. Les États-Unis en assuraient jusqu’ici près de 60 %, via le mécanisme de soutien aux opérations de paix de l’ONU. Leur retrait laisse un trou béant.



L’Union européenne a bien mobilisé 75 millions d’euros au titre de la Facilité européenne pour la paix, destinés à couvrir des indemnités de troupes et des équipements non létaux. Mais, de l’aveu d’un haut responsable bruxellois, « ce montant ne remplace pas l’ossature logistique américaine. Nous gagnons du temps, nous ne résolvons pas l’équation ». Plusieurs capitales européennes, éprouvées par les dépenses liées à la guerre en Ukraine et au conflit au Moyen-Orient, répugnent à ouvrir un nouveau front budgétaire.


 *Un sommet sous pression* 


Kampala accueille depuis ce matin les dirigeants de l’Ouganda, du Kenya, de Djibouti, de l’Éthiopie, ainsi que le président somalien Hassan Sheikh Mohamud. Les représentants de l’Union africaine, de l’Union européenne et de plusieurs pays du Golfe sont également présents. L’ordre du jour officiel prévoit un « examen stratégique du mandat d’AUSSOM » ; dans les faits, il s’agit surtout de trouver qui paiera.


« Nous assistons à l’épuisement d’un modèle de stabilisation fondé sur une dépendance quasi totale à des financements extérieurs fluctuants », observe Fatima Omer, analyste principale au centre de réflexion Horn Security Watch, basé à Nairobi. « La question n’est plus de savoir s’il faut prolonger le mandat, mais quel type de mission peut encore tenir debout après le 1er janvier 2027. »


L’issue dépendra de la capacité des participants à s’accorder sur trois points : un mécanisme de remplacement du soutien logistique, des garanties pour les pays contributeurs de troupes — l’Ouganda, le Kenya et le Burundi fournissent l’essentiel des effectifs —, et une vision politique de la transition vers les forces somaliennes.


 *Le scénario turco-égyptien : une convergence encore incertaine* 


Dans les allées du sommet, une hypothèse revient avec insistance : celle d’un rapprochement entre la Turquie et l’Égypte sur le dossier somalien. Les deux puissances ont, ces dernières années, accru leur empreinte dans la Corne de l’Afrique. La Turquie gère le port de Mogadiscio et forme les troupes somaliennes ; l’Égypte, préoccupée par le barrage de la Renaissance et la sécurité de la mer Rouge, a multiplié les contacts avec le gouvernement fédéral.


« Il y a des convergences objectives, mais il serait prématuré de parler d’un axe turco-égyptien structuré », tempère un diplomate occidental familier des discussions, qui s’exprime sous couvert d’anonymat. « Les intérêts restent distincts et parfois concurrents. Le Caire n’est pas prêt à financer seul une mission, et Ankara n’entend pas partager aisément son influence à Mogadiscio. » Aucun accord bilatéral formel entre les deux capitales n’a d’ailleurs été annoncé pour la Somalie.


Cette prudence est partagée par de nombreux analystes. « L’hypothèse d’un couple turco-égyptien constitue un scénario de repli crédible si l’architecture multilatérale s’effondre, mais elle relève encore de la prospective », souligne un rapport récent de l’Institut d’études de sécurité (ISS). « Elle dépendra surtout de la volonté politique au Caire et à Ankara, ainsi que de l’attitude des États du Golfe, qui voient d’un mauvais œil une éventuelle coalition concurrente. »


 *Le spectre du vide* 


Au-delà des questions de financement, la crise d’AUSSOM révèle une dégradation plus large de l’environnement sécuritaire régional. Dans la brousse somalienne, les shebabs conservent une capacité de nuisance élevée. Selon des données compilées par les services de renseignement régionaux, les attaques du groupe ont augmenté de 17 % au premier semestre 2026 par rapport à l’année précédente, exploitant notamment les divisions au sein des forces fédérales.


Si la mission africaine venait à se retirer de manière désordonnée, les conséquences seraient immédiates. « Le vide sécuritaire bénéficierait d’abord à Al-Shabaab, qui retrouverait des zones entières de liberté de manœuvre », prévient un rapport confidentiel de l’UA. « Mais au-delà, c’est toute la compétition régionale qui s’intensifierait : l’Éthiopie, déjà préoccupée par sa propre instabilité intérieure, pourrait être tentée d’intervenir unilatéralement ; le Kenya craindrait une porosité frontalière accrue ; et les tensions entre Mogadiscio et les États fédérés se raviveraient. »


 *Trois trajectoires à l’horizon 2027* 


À l’ouverture du sommet, trois trajectoires principales se dessinent, sans qu’aucune ne soit inéluctable.


1. La prolongation sous perfusion – C’est le scénario du « sursis technique ». L’UE consentirait à un élargissement de son aide, complétée par des contributions ponctuelles des monarchies du Golfe et une réallocation de fonds onusiens. Un mécanisme transitoire serait mis en place pour maintenir la mission dans un périmètre réduit. Ce scénario éviterait une rupture brutale, mais maintiendrait AUSSOM dans une dépendance chronique, sans perspective de sortie claire. Selon une source proche du dossier, « cela ressemblerait à un pansement sur une jambe de bois ».


1. La recomposition bilatérale – Faute d’accord multilatéral, la Somalie se tournerait davantage vers des partenariats bilatéraux. La Turquie, l’Égypte, et dans une moindre mesure les Émirats arabes unis, renforceraient leur coopération sécuritaire directe avec Mogadiscio. La sécurité somalienne serait assurée de manière fragmentée, chaque bailleur soutenant ses propres forces. Cette option améliorerait potentiellement l’efficacité opérationnelle à court terme, mais au risque d’accentuer la polarisation régionale, chaque puissance cherchant à étendre son influence.


1. Le retrait désordonné : Aucun accord significatif ne sort du sommet. Les principaux contributeurs de troupes, confrontés à une impasse financière, réduisent progressivement leur présence. Les zones libérées sont réinvesties par les insurgés. La Somalie se retrouve à gérer seule une menace asymétrique, avec des forces nationales encore insuffisamment formées et équipées. Ce scénario, jugé « le plus coûteux pour la stabilité de la Corne » par l’Union africaine, est redouté mais ne peut être totalement exclu.


 *L’heure du choix* 


Le sommet de Kampala ne résoudra pas à lui seul la quadrature du cercle financière et politique. Mais il a une vertu : il oblige les acteurs à reconnaître l’épuisement d’un modèle fondé sur le postulat qu’un bailleur extérieur assumerait indéfiniment le coût de la stabilisation somalienne.


« L’épisode actuel est un test grandeur nature pour l’architecture africaine de sécurité », estime une diplomate de l’UA. « Soit nous parvenons à repenser notre modèle de mission ( plus léger, plus souple, mieux intégré aux forces locales ) , soit nous prenons le risque de voir la Somalie redevenir le maillon faible de la région. »


Les décisions prises dans les prochaines 48 heures, ou leur absence, détermineront si AUSSOM survivra à 2027, ou si son nom viendra s’ajouter à la liste des missions africaines qui n’auront fait que gagner du temps.


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Cet article s’appuie sur des entretiens avec des responsables onusiens, des diplomates africains et occidentaux, des documents internes à l’Union africaine et des travaux d’analystes indépendants. Les chiffres mentionnés proviennent de sources budgétaires officielles de l’ONU et de l’UE, sauf indication contraire.

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