Bab-el-Mandeb : Djibouti sonne l’alarme avant la catastrophe

Analyse politique


Dans une tribune publiée le 14 août sur le site Addis Fortune, Ilyas Moussa Dawaleh, secrétaire général du Rassemblement populaire pour le progrès (RPP) et ministre de l’Économie et des Finances chargé de l’Industrie, livre une lecture djiboutienne des tensions qui pèsent aujourd’hui sur Bab-el-Mandeb.


Sous le titre évocateur « Bab-el-Mandeb Should Not Wait for a Catastrophe », le responsable politique ne se contente pas de décrire les risques qui entourent le détroit. Il lance une véritable alerte stratégique et avance surtout une proposition politique : la communauté internationale doit cesser de traiter Bab-el-Mandeb uniquement au gré des crises et mettre en place un cadre permanent de dialogue et de concertation.



Depuis Djibouti, cette prise de position revêt une portée particulière. Le pays se trouve à l’un des points les plus sensibles de cette géographie où se rencontrent la mer Rouge, le golfe d’Aden, la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique. La tribune parle donc depuis un territoire directement exposé aux conséquences des tensions qui affectent cette zone.


Mais son message dépasse largement les seuls intérêts de Djibouti. Il s’adresse à ceux qui dépendent de cette route maritime, aux puissances qui y projettent leur influence et aux États de la région dont les rivalités pourraient transformer un espace commercial vital en théâtre de confrontation.


Un détroit qui ne peut plus être considéré comme une simple voie maritime


Le premier enseignement de la tribune tient au changement d’échelle dans lequel Ilyas Moussa Dawaleh inscrit la question de Bab-el-Mandeb.


Le détroit est présenté comme une véritable « porte » entre deux espaces stratégiques. À son endroit le plus étroit, seulement 26 kilomètres séparent les deux rives. Derrière cette faible distance se trouve pourtant une concentration exceptionnelle de flux commerciaux, énergétiques et numériques.


Plus de la moitié du commerce entre l’Europe et l’Asie transite par cet espace, selon les chiffres avancés dans la tribune. Des marchandises, des hydrocarbures et des conteneurs y circulent quotidiennement. Sous les mêmes eaux passent également des câbles sous-marins qui assurent une part importante des échanges numériques entre l’Europe, l’Afrique et l’Asie.


C’est là que se trouve le véritable argument politique du texte : une crise à Bab-el-Mandeb ne resterait pas une crise régionale.


Elle toucherait les chaînes d’approvisionnement, les prix, la sécurité énergétique, le commerce mondial et les communications. Ses conséquences finiraient donc par dépasser largement les rives de la mer Rouge.


Mais la tribune ne réduit pas cette question à une succession de chiffres.


Derrière les marchandises et les milliards de dollars, il y a des marins qui traversent une zone devenue dangereuse, des pêcheurs dont l’activité dépend d’une mer de plus en plus exposée et des familles qui vivent directement les conséquences de l’insécurité.


Cette dimension humaine est importante dans la lecture proposée par Djibouti. La sécurité maritime n’est pas seulement une affaire de commerce international ou de projection militaire. Elle concerne aussi les populations qui vivent sur les deux rives du détroit.


C’est précisément pour cette raison que Djibouti refuse de considérer la stabilité de Bab-el-Mandeb comme une responsabilité qui pourrait être laissée aux seuls États riverains.


Le pays rappelle, en filigrane, une réalité politique simple : puisque cette route est utilisée par le monde entier, sa sécurité doit aussi relever d’une responsabilité internationale.


Ne pas attendre que la crise devienne permanente


C’est ici que la tribune prend sa véritable dimension politique.


Ilyas Moussa Dawaleh ne plaide pas pour une nouvelle réponse ponctuelle à une nouvelle crise. Il propose de changer de méthode. La communauté internationale doit, selon lui, mettre en place un cadre permanent réunissant les États riverains de la mer Rouge, les grandes puissances militaires et maritimes ainsi que les principaux utilisateurs de la route.


Le choix des mots est important. Il ne s’agit pas simplement d’organiser une réunion supplémentaire, mais de créer un mécanisme permanent.


La différence est fondamentale. Les crises autour de Bab-el-Mandeb suscitent souvent une mobilisation internationale lorsqu’elles deviennent suffisamment graves, avant de retomber dans l’actualité une fois l’urgence passée. Or, le problème posé par le texte est précisément celui de la permanence du risque.


Une crise temporaire peut être contenue. Une instabilité durable, elle, finit par devenir une nouvelle réalité stratégique.


C’est cette banalisation du danger que la tribune cherche à empêcher.


Le texte ne rejette pas les moyens militaires. Il rappelle simplement qu’ils ne peuvent constituer, à eux seuls, une réponse suffisante. Sécuriser les navires peut réduire les symptômes d’une crise, mais cela ne règle pas nécessairement les causes politiques qui la nourrissent.


Cette distinction est particulièrement importante dans le cas du Yémen.


Pour Djibouti, la sécurité du détroit ne peut être durablement dissociée de la situation politique yéménite. La réponse ne peut donc pas être uniquement militaire. Elle doit aussi passer par le dialogue entre Yéménites et par une résolution politique de leur crise interne.


La tribune adresse à ce sujet un message de proximité et de fraternité au peuple yéménite. Mais derrière cette solidarité se trouve également une position diplomatique claire : le Yémen ne doit pas devenir le terrain de jeu de puissances extérieures poursuivant leurs propres rivalités.


Cette préoccupation s’étend à l’ensemble du littoral de la mer Rouge. Djibouti met en garde contre l’apparition de nouveaux foyers d’insécurité sur la rive africaine, contre le retour de la piraterie et contre le risque d’une catastrophe environnementale provoquée par des attaques contre des pétroliers.


La référence au MV Safer est particulièrement forte. Le cas de ce vieux pétrolier avait montré à quel point un conflit pouvait rapidement se transformer en menace écologique majeure. Pour Djibouti, la leçon est claire : la chance ne peut pas constituer une politique de sécurité.


Une diplomatie djiboutienne fondée sur l’équilibre


La troisième dimension de la tribune concerne directement la place de Djibouti dans le système régional et international.


Le texte revendique explicitement une « neutralité positive ». L’expression résume une approche diplomatique qui consiste à travailler avec différents partenaires plutôt qu’à s’aligner contre l’un d’entre eux.


Cette position est particulièrement significative dans une région où les rivalités entre puissances se superposent aux conflits locaux.


Djibouti rappelle qu’il accueille depuis des décennies les bases militaires de puissances qui surveillent avant tout leurs propres intérêts. Mais le pays ne présente pas cette situation uniquement comme un privilège stratégique. Il en souligne aussi le coût et la responsabilité.


La stabilité de Bab-el-Mandeb constitue un bien dont bénéficient de nombreux acteurs internationaux. Pourtant, une part importante de la pression liée à cette stabilité repose sur le pays qui se trouve géographiquement le plus exposé.


Le message est donc subtil, mais ferme : Djibouti accepte de jouer son rôle de gardien avancé de la stabilité, mais cette responsabilité ne peut reposer indéfiniment sur ses seules épaules.


C’est aussi ce qui explique l’importance accordée dans la tribune à la diplomatie d’équilibre.


Djibouti cherche à rester un espace de dialogue plutôt qu’un théâtre de confrontation. Cette posture permet au pays de maintenir des relations avec des partenaires dont les intérêts peuvent être divergents, tout en préservant son propre espace diplomatique.


Dans le contexte actuel, cette capacité d’équilibre constitue un véritable capital politique.


La tribune s’adresse d’ailleurs explicitement aux États du Golfe, aux États-Unis, aux Européens, aux Asiatiques et aux membres du Conseil de sécurité des Nations unies.


Le message peut varier selon les interlocuteurs, mais le fond reste le même : chacun a intérêt à la stabilité du détroit et aucun ne devrait contribuer à en faire l’instrument de rivalités qui lui sont extérieures.


Une alerte qui est aussi une proposition diplomatique


La force de cette tribune réside finalement dans son titre : Bab-el-Mandeb Should Not Wait for a Catastrophe.


Il ne s’agit pas seulement d’annoncer une catastrophe possible. Il s’agit surtout de dénoncer l’attentisme.


L’histoire récente de la région montre qu’une situation provisoire peut rapidement devenir permanente. Une route maritime régulièrement menacée peut devenir une route durablement risquée. Des détours présentés comme temporaires peuvent finir par s’installer dans les habitudes commerciales. Une présence militaire destinée à répondre à une crise peut, elle aussi, finir par devenir une composante permanente de l’environnement régional.


C’est cette évolution que Djibouti veut éviter.


Car le véritable danger n’est pas uniquement la fermeture physique du détroit. C’est aussi la perte progressive de sa fiabilité stratégique.


Si les compagnies maritimes, les assureurs, les investisseurs et les États commencent à considérer Bab-el-Mandeb comme un corridor structurellement dangereux, les conséquences dépasseront largement le coût immédiat des attaques ou des perturbations.


La tribune propose donc une autre voie : anticiper.


Anticiper les crises politiques. Anticiper les risques environnementaux. Anticiper le retour éventuel de la piraterie. Anticiper les conséquences économiques. Mais surtout, anticiper les rivalités de puissances avant qu’elles ne transforment la mer Rouge en espace de confrontation permanente.


C’est à ce niveau que la position exprimée par Ilyas Moussa Dawaleh prend une portée qui dépasse sa fonction ministérielle et son appartenance politique.


Elle traduit une lecture stratégique dans laquelle Djibouti ne se présente pas comme une victime de sa géographie, mais comme un acteur qui entend participer à la définition de l’avenir de son environnement.


Le message est cohérent avec la place particulière du pays : être suffisamment proche des crises pour en mesurer immédiatement les conséquences, tout en restant suffisamment ouvert à différents partenaires pour pouvoir plaider en faveur du dialogue.


La conclusion de la tribune prend alors tout son sens. Une porte laissée sans surveillance finit toujours par se fermer. Et si Bab-el-Mandeb venait à se fermer durablement, ce ne serait pas seulement Djibouti, le Yémen ou les États de la région qui en paieraient le prix.


C’est l’ensemble du système commercial et stratégique reliant l’Europe, l’Afrique et l’Asie qui serait affecté.


À travers cette tribune, Djibouti adresse donc une alerte autant qu’une invitation : il est encore temps de construire un cadre de dialogue permanent autour de Bab-el-Mandeb, avant que la gestion de la crise ne soit remplacée par la gestion de la catastrophe.


La géographie a fait de Djibouti le gardien naturel de cette porte.


La diplomatie lui donne désormais l’ambition d’en devenir aussi l’un des principaux architectes de la stabilité. 

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