De La Mecque à Bab el-Mandeb : le pacte Riyad-Ankara-Islamabad et le nouveau jeu de la Mer Rouge

 Editorial 

Il faut parfois regarder une carte pour comprendre ce qu’un communiqué diplomatique ne dit pas.


À première vue, l’accord de défense conclu entre l’Arabie saoudite, la Turquie et le Pakistan concerne trois puissances éloignées de Djibouti par quelques centaines, voire quelques milliers de kilomètres. Présenté par Al-Arabiya comme l’« accord de défense conjoint de La Mecque », il pourrait être lu comme une nouvelle étape dans le rapprochement stratégique entre Riyad, Ankara et Islamabad.


Ce serait pourtant une erreur de s’arrêter là.


Car en géopolitique, les frontières des alliances ne coïncident pas toujours avec celles des cartes. Une décision prise à La Mecque peut produire des effets jusqu’au Bab el-Mandeb. Et lorsque cette décision touche à la défense, aux équilibres militaires et aux routes maritimes, Djibouti ne peut évidemment pas détourner le regard.



Notre pays est trop près du détroit. Trop exposé aux recompositions de la mer Rouge. Trop présent dans l’architecture de sécurité régionale pour considérer cette nouvelle entente comme une affaire qui ne concernerait que le Golfe.


De La Mecque à Bab el-Mandeb, la distance géographique est courte. La distance stratégique l’est encore davantage.


Djibouti n’est pas au bord du jeu. Il est dans le jeu.


Il faut le rappeler, tant cette évidence finit parfois par être banalisée.


Djibouti n’est pas simplement un petit État installé sur une carte entre l’Afrique et la péninsule Arabique. Sa position en a fait un point de passage majeur pour le commerce mondial et un espace stratégique où se croisent les intérêts de puissances aux agendas parfois convergents, parfois concurrents.


À quelques encablures du Bab el-Mandeb, le pays se trouve au carrefour des routes maritimes qui relient l’Asie, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Europe.


Des bâtiments militaires y font escale. Des opérations internationales y prennent appui. Des marchandises empruntent quotidiennement les voies maritimes qui passent à proximité. Et derrière cette activité, il y a une réalité beaucoup plus vaste : la sécurité du détroit intéresse bien au-delà des seuls États riverains.


C’est précisément ce qui donne à Djibouti une responsabilité particulière.


Lorsque les rapports de force évoluent dans le Golfe, le pays en ressent nécessairement les effets.


Lorsque la mer Rouge se militarise, Djibouti est en première ligne.


Lorsque les grandes puissances redessinent leurs partenariats, il doit en mesurer les conséquences.


Le pacte Riyad-Ankara-Islamabad doit donc être lu sous cet angle.


Non pas comme un événement lointain, mais comme une pièce supplémentaire posée sur un échiquier dont Djibouti est l’un des points fixes.


La mer Rouge n’est plus une frontière. C’est un système.


Pendant longtemps, on a raisonné en séparant les deux rives de la mer Rouge.


Au nord et à l’est, le Moyen-Orient. Au sud et à l’ouest, la Corne de l’Afrique.


Cette manière de regarder la région ne résiste plus à la réalité.


Le conflit au Yémen l’a démontré avec une brutalité particulière. Une crise politique et militaire sur la rive arabe peut perturber les routes commerciales au large de Djibouti, renchérir les coûts du transport, inquiéter les assureurs et modifier les itinéraires des navires.


Le Bab el-Mandeb n’est donc pas seulement un détroit.


C’est un verrou.


Et celui qui s’intéresse à la sécurité de ce verrou doit nécessairement regarder des deux côtés.


C’est pourquoi l’évolution des alliances dans le Golfe intéresse directement la Corne de l’Afrique.


Le rapprochement entre Riyad, Ankara et Islamabad peut renforcer la coopération sécuritaire. Il peut contribuer à la dissuasion et, dans certaines circonstances, à la sécurisation des routes maritimes.


Mais il peut aussi participer à une dynamique plus large : celle d’une région où chaque nouvelle alliance est observée à travers le prisme de la concurrence avec une autre.


C’est cette seconde hypothèse que Djibouti doit surveiller.


Car une mer plus armée n’est pas automatiquement une mer plus sûre.


L’Éthiopie : derrière les ports, une question de souveraineté


Pour l’Éthiopie, cette évolution n’a rien d’abstrait.


Un pays enclavé ne peut jamais être indifférent à la sécurité de la mer. Ses échanges commerciaux, ses importations, ses exportations et, plus largement, une partie de sa projection économique dépendent de corridors qui traversent les frontières avant d’atteindre les ports.


Dans cette équation, Djibouti occupe une place essentielle.


La stabilité du Bab el-Mandeb devient donc indirectement une question éthiopienne.


Si la sécurité maritime se renforce, Addis-Abeba peut y trouver un intérêt évident. Des routes commerciales plus sûres signifient des corridors plus prévisibles et, potentiellement, une économie moins exposée aux chocs extérieurs.


Mais l’inverse est tout aussi vrai.


Si la mer Rouge devient le théâtre d’une compétition militaire croissante, les tensions peuvent finir par se transmettre aux infrastructures terrestres. Les ports, les corridors et les chaînes logistiques deviennent alors des prolongements de la rivalité stratégique.


Pour l’Éthiopie, la mer n’est donc pas seulement une affaire de navires.


C’est une affaire de souveraineté économique.


Et dans cette équation, Djibouti reste incontournable.


Mogadiscio ne peut plus regarder la mer depuis la terre


La Somalie se trouve dans une situation différente, mais tout aussi stratégique.


Avec l’une des plus longues façades maritimes d’Afrique, elle possède un avantage géographique considérable. Le golfe d’Aden et l’océan Indien s’ouvrent directement devant elle.


Pourtant, pendant des décennies, l’instabilité politique et sécuritaire a empêché le pays de transformer pleinement cet atout en puissance maritime.


La nouvelle donne régionale pourrait changer progressivement cette situation.


Plus les puissances extérieures s’intéressent au golfe d’Aden, plus la Somalie devra être capable de défendre ses propres intérêts maritimes.


Mogadiscio ne peut pas laisser son espace maritime devenir uniquement un terrain de projection pour les stratégies des autres.


La souveraineté ne s’arrête pas au rivage.


Elle se prolonge en mer.


Et cette réalité deviendra probablement de plus en plus difficile à ignorer.


Somaliland : quand un port devient un levier géopolitique


Puis vient le Somaliland, cette variable qui complique davantage encore l’équation.


Depuis son autoproclamation d’indépendance en 1991, le territoire cherche à transformer sa position géographique en influence politique et diplomatique.


Son ouverture sur le golfe d’Aden, la présence du port de Berbera et sa proximité avec le Bab el-Mandeb lui confèrent une importance qui dépasse largement son statut international contesté.


La reconnaissance officielle d’Israël en décembre 2025 a ajouté une dimension supplémentaire à cette équation.


Pour Hargeisa, il s’agit d’une avancée diplomatique majeure. Pour Mogadiscio, la question touche directement à l’intégrité territoriale somalienne. Pour les puissances extérieures, elle ouvre une nouvelle possibilité dans un espace déjà fortement disputé.


Voilà pourquoi Berbera mérite d’être regardé autrement.


Un port n’est jamais seulement un quai, des grues et des conteneurs.


Dans une région aussi sensible, un port peut devenir une carte diplomatique, un levier économique et, à terme, un point d’appui stratégique.


Djibouti le sait mieux que quiconque.


La concurrence portuaire ne se joue donc plus seulement sur les tarifs, les volumes ou la rapidité du transit.


Elle se joue aussi sur la géopolitique.


L’Érythrée : la façade maritime comme instrument de puissance


L’Érythrée possède elle aussi des cartes importantes.


Avec Assab et Massawa, elle dispose d’une ouverture stratégique sur la mer Rouge. Sa position lui donne un potentiel considérable dans une région où les ports et les accès maritimes prennent une valeur croissante.


Asmara a toujours cultivé une approche prudente de ses relations extérieures, privilégiant la souveraineté et la maîtrise de ses choix stratégiques.


Mais plus la mer Rouge devient un espace de compétition, plus cette posture sera mise à l’épreuve.


L’Érythrée devra composer avec les ambitions des puissances du Golfe, les intérêts des États de la Corne et la présence croissante des grandes puissances internationales.


La question n’est donc plus seulement de savoir ce que l’Érythrée fera de ses ports.


Il faudra aussi observer ce que les autres chercheront à en faire.


Le vrai danger : une Corne de l’Afrique transformée en échiquier des autres


C’est probablement le point sur lequel les États de la région devraient être les plus vigilants.


La Corne de l’Afrique possède une position géographique exceptionnelle. Mais elle ne doit pas devenir le simple théâtre de rivalités dont les causes et les objectifs sont définis ailleurs.


L’Arabie saoudite a ses intérêts.


La Turquie a les siens.


Le Pakistan entre désormais dans cette équation avec un partenariat de défense renforcé.


Les États-Unis, la Chine et les puissances européennes ont leurs propres impératifs.


Israël regarde également vers la mer Rouge et le golfe d’Aqaba.


Chacun avance ses pions.


La question est alors simple : qui tient l’échiquier ?


Car il existe un risque réel : celui de voir la Corne devenir progressivement le prolongement géographique de rivalités qui ne sont pas les siennes.


Une base répondant à une autre.


Une alliance suscitant une contre-alliance.


Un port devenant un point d’appui.


Une coopération sécuritaire se transformant en instrument de compétition.


Et, à la fin, des États de la région contraints de choisir leur camp dans une confrontation qu’ils n’ont pas nécessairement provoquée.


Ce serait une mauvaise nouvelle pour toute la Corne.


La région n’a pas besoin d’une nouvelle guerre froide.


Elle a besoin de stabilité, de développement et d’États capables de défendre collectivement leurs intérêts.


Djibouti doit rester lucide, pas inquiet


Il serait toutefois trop facile de présenter le pacte de La Mecque comme une menace.


La coopération militaire peut aussi produire de la stabilité. Une meilleure coordination entre partenaires peut contribuer à renforcer la dissuasion, à sécuriser les routes commerciales et à lutter contre les menaces qui pèsent sur la navigation.


Pour Djibouti, dont le positionnement international repose en grande partie sur la stabilité et la sécurité maritime, ce n’est pas un détail.


Mais il faut garder une distinction essentielle.


Sécuriser une région ne signifie pas nécessairement la militariser davantage.


C’est là toute la subtilité du moment.


Djibouti doit donc continuer à privilégier ce qui a fait sa force : le dialogue, l’ouverture et la coopération avec des partenaires différents.


Le pays dispose d’un avantage diplomatique rare dans une région aussi fragmentée : il peut parler avec plusieurs acteurs à la fois.


Cette capacité n’est pas une faiblesse.


C’est un capital.


Et dans les années qui viennent, il pourrait devenir plus précieux encore.


Le temps des bases laisse place au temps des influences


Pendant longtemps, l’essentiel des débats tournait autour d’une question : qui va installer une base ? Qui va construire un port ? Qui va investir dans telle ou telle infrastructure ?


Cette lecture devient progressivement insuffisante.


La véritable bataille se situe désormais ailleurs.


Qui participera à la définition de l’ordre stratégique de la mer Rouge et du golfe d’Aden ?


Voilà la question qui mérite d’être posée.


Et elle concerne directement les États de la Corne.


L’Éthiopie a besoin de corridors sûrs.


La Somalie doit consolider sa souveraineté maritime.


L’Érythrée possède une façade dont la valeur stratégique est appelée à croître.


Le Somaliland cherche à convertir sa géographie en influence.


Et Djibouti se trouve au point de rencontre de toutes ces dynamiques.


Il serait pour le moins paradoxal que les pays qui vivent sur les rives de cette mer stratégique soient les derniers à participer à la définition des règles qui en organiseront l’avenir.


De La Mecque à Bab el-Mandeb, le message est clair


Le pacte Riyad-Ankara-Islamabad ne suffira probablement pas, à lui seul, à bouleverser l’ordre régional.


Mais il révèle quelque chose de plus profond.


La mer Rouge est devenue un espace où se superposent désormais les intérêts militaires, commerciaux, énergétiques et diplomatiques de nombreuses puissances.


Et cette tendance ne semble pas devoir s’inverser.


Pour Djibouti, cela représente à la fois un risque et une chance.


Un risque, parce que la multiplication des alliances et des dispositifs militaires peut accroître les tensions autour du Bab el-Mandeb.


Une chance, parce que plus la sécurité maritime devient une priorité mondiale, plus la position stratégique de Djibouti prend de la valeur.


Mais cette valeur ne doit pas être subie.


Elle doit être transformée en influence.


Car être situé au bon endroit ne suffit plus.


Il faut être entendu.


Il faut être consulté.


Il faut peser.


C’est toute la différence entre un carrefour géographique et un acteur géopolitique.


Djibouti n’a pas choisi sa géographie.


Mais il peut choisir la manière dont il l’utilise.


Et c’est peut-être là, au fond, que se trouve le véritable enjeu du pacte de La Mecque.


La nouvelle bataille autour de la mer Rouge ne se jouera pas uniquement entre grandes puissances.


Elle se jouera aussi sur la capacité des États de la Corne à ne plus être de simples spectateurs de leur propre histoire.


De La Mecque à Bab el-Mandeb, le paysage change. À Djibouti et à ses voisins de décider s’ils veulent seulement occuper l’échiquier ou enfin déplacer quelques pièces.

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