Football djiboutien : derrière la polémique, le choix de construire pour durer

 Décryptage de l’entretien de Souleiman Hassan Waberi : quatorze années de structuration et un nouveau pari sur la jeunesse


L’entretien accordé à La Nation par Souleiman Hassan Waberi, président de la Fédération djiboutienne de football et membre du Conseil de la FIFA, intervient alors que le football national alimente de nombreux débats sur les réseaux sociaux.


Mais derrière les polémiques, les réactions parfois passionnées et les critiques souvent réduites aux résultats de la sélection, cette interview permet surtout de regarder un autre aspect du football djiboutien : celui de sa transformation progressive depuis 2012.


C’est sans doute l’un des principaux intérêts de cet entretien. Il remet le débat sur les structures, les faits et les perspectives.


Car si les performances de la sélection nationale restent en dessous des attentes du public, réduire quatorze années de travail au seul classement FIFA donnerait une image incomplète du chemin parcouru.



Une Fédération qui a changé d’échelle


Lorsqu’il prend la présidence de la FDF en 2012, Souleiman Hassan Waberi décrit une institution disposant de moyens humains et administratifs très limités : trois employés administratifs, peu de cadres techniques diplômés, peu de compétitions de jeunes et un football régional encore faiblement structuré.


Quatorze ans plus tard, le paysage présenté dans l’interview est bien différent.


La Fédération dispose désormais de départements spécialisés, d’un cadre réglementaire plus étoffé, d’environ 90 collaborateurs avec l’Académie, de ligues régionales, de plusieurs niveaux de compétition et d’une politique de formation beaucoup plus structurée.


À cela s’ajoutent neuf terrains synthétiques réalisés à Djibouti-ville et dans les régions, deux FIFA Arena, le nouveau siège de la Fédération et surtout l’Académie nationale d’excellence de Douda.


C’est un changement d’échelle important.


On peut facilement regarder un match de la sélection, constater les difficultés et se demander pourquoi les résultats ne suivent pas encore. Il est en revanche beaucoup moins évident de mesurer le travail réalisé en arrière-plan : infrastructures, formation des cadres, compétitions, détection et organisation.


Pourtant, c’est ce socle qui doit permettre de construire les performances de demain.


Le véritable défi : faire émerger des joueurs de haut niveau


Le président de la FDF ne cherche d’ailleurs pas à contourner la principale faiblesse actuelle : le manque de joueurs professionnels évoluant à l’étranger.


C’est un point essentiel.


Dans le football international moderne, l’exposition à la haute compétition joue un rôle déterminant. Pour une petite nation comme Djibouti, progresser signifie donc réussir à faire émerger des talents capables, à terme, de rejoindre des clubs professionnels à l’étranger.


La logique présentée dans l’interview est assez claire : détecter tôt, former, accompagner, exposer au haut niveau, puis permettre aux meilleurs de franchir un nouveau cap.


L’objectif n’est plus seulement de former de bons joueurs pour le championnat national. Il s’agit de créer une véritable passerelle vers le football professionnel.


C’est là que l’Académie de Douda prend toute son importance.


La première promotion compte 40 jeunes, à parité entre filles et garçons. L’effectif doit atteindre 80 pensionnaires à partir de septembre 2026.


Le choix est loin d’être anodin. Pendant longtemps, l’une des difficultés du football djiboutien a été de disposer d’une structure capable d’accompagner un jeune talent sur plusieurs années.


Avec l’Académie, une véritable filière commence à se dessiner. Un jeune peut être repéré à l’école, dans un club ou dans une région, rejoindre ensuite un centre de perfectionnement, puis intégrer l’Académie et bénéficier d’un accompagnement sportif, médical, scolaire et éducatif.


Cette continuité peut faire la différence.


Un talent ne doit plus se perdre entre la détection et le haut niveau.


Le pari est forcément celui du temps. Dans le football, une génération ne se construit pas en quelques mois.


La formation, ce capital qui ne se voit pas toujours


L’un des chiffres les plus significatifs de l’entretien concerne la formation : plus de 1 200 entraîneurs formés, de la Licence D à la Licence A, auxquels s’ajoutent des arbitres, administrateurs, personnels médicaux et responsables de sécurité.


Ce capital humain est essentiel.


Une infrastructure peut être construite relativement rapidement. Former des cadres capables d’accompagner durablement plusieurs générations demande beaucoup plus de temps.


Le football djiboutien dispose aujourd’hui de compétences nettement plus nombreuses qu’en 2012. C’est une évolution moins visible qu’un terrain synthétique ou qu’un nouveau bâtiment, mais elle pourrait être tout aussi déterminante.


Un terrain permet de jouer. Un entraîneur bien formé permet aux joueurs de progresser.


Le championnat doit désormais franchir un cap


L’interview n’élude pas non plus les difficultés du championnat national.


La majorité des clubs disposent encore de ressources limitées. Le sponsoring reste insuffisant et beaucoup de joueurs comme d’entraîneurs doivent exercer une autre activité professionnelle.


C’est aujourd’hui l’un des principaux freins à la montée en puissance du football djiboutien.


Mais la professionnalisation ne se décrète pas. Elle doit reposer sur un modèle économique viable pour les clubs.


La réflexion sur le sport comme secteur économique mérite donc d’être approfondie. Le football peut créer des emplois bien au-delà des seuls joueurs : entraîneurs, préparateurs physiques, arbitres, médecins, kinésithérapeutes, administrateurs, communicants, spécialistes du marketing, agents de sécurité ou encore techniciens.


Professionnaliser le football, c’est aussi faire émerger une véritable économie du sport.


Ce pourrait être l’un des prochains grands chantiers.


Les régions et le football féminin


Autre évolution importante : la structuration progressive du football dans les régions.


Ali Sabieh, Dikhil, Tadjourah, Arta ou Obock doivent pouvoir participer pleinement à la détection des futurs talents. La création de ligues régionales, le développement des compétitions et la mise en place de centres de perfectionnement vont dans cette direction.


Pour un pays à la population limitée, chaque talent compte. Un jeune joueur ne devrait pas voir ses chances réduites simplement parce qu’il est né loin de Djibouti-ville.


La mise en place d’une chaîne nationale de détection doit justement permettre de faire remonter ces talents vers les structures de haut niveau.


Le football féminin suit également cette dynamique. La présence de 20 filles parmi les 40 premiers pensionnaires de l’Académie de Douda constitue un signal fort.


La FDF semble désormais inscrire le football féminin dans sa politique globale de développement, avec les compétitions féminines, les catégories U15 et U17 et, désormais, l’Académie.


Une filière commence à se dessiner. Elle devra, elle aussi, être consolidée dans la durée.


Gouvernance et classement FIFA : deux débats à replacer dans leur contexte


L’autre dimension importante de l’entretien concerne la gouvernance.


Le président rappelle l’existence de statuts, de règlements sportifs, d’un code disciplinaire, d’un code d’éthique, d’un code électoral, d’un règlement financier, d’une politique d’achats et de règles relatives aux conflits d’intérêts. Il évoque également les audits auxquels la Fédération est soumise.


Ce rappel intervient alors que des interrogations circulent sur les financements accordés par la FIFA. La position de la FDF est que les ressources issues des programmes de développement de la FIFA sont encadrées par des procédures et des mécanismes de contrôle.


Au-delà de la polémique du moment, un principe doit rester central dans le sport : les différends doivent être traités par les mécanismes institutionnels prévus à cet effet.


C’est aussi le sens de la réponse apportée concernant le dossier de l’ASAS et la contestation de la Garde Républicaine.


Les réseaux sociaux peuvent nourrir le débat. Ils ne peuvent toutefois pas se substituer aux instances sportives, aux règlements et aux voies de recours.


Même constat pour le classement FIFA. Il reste naturellement un indicateur important et une source de frustration lorsque les résultats ne sont pas au rendez-vous. Les supporters djiboutiens sont parfaitement en droit d’attendre davantage de leur sélection.


Mais ce classement ne mesure qu’une partie de la réalité. Il ne dit rien, à lui seul, du nombre d’entraîneurs formés, des infrastructures disponibles, de la structuration du football féminin, des compétitions de jeunes ou encore de l’organisation institutionnelle d’une fédération.


Il faut donc distinguer le bilan institutionnel du bilan sportif.


Sur le premier terrain, la transformation décrite depuis 2012 est importante. Sur le second, les progrès restent encore attendus.


Et c’est précisément parce que les fondations sont aujourd’hui plus solides que les attentes peuvent devenir plus élevées.


Construire aujourd’hui pour gagner demain


Au fond, cette interview donne le sentiment que le football djiboutien entre dans une nouvelle phase.


La première période a largement été consacrée à la construction de l’institution, des infrastructures et des compétences. La prochaine devra transformer ces investissements en performances sportives.


Le défi est désormais assez simple à formuler : une Fédération mieux structurée doit produire davantage de joueurs de haut niveau ; une Académie doit faire émerger des talents ; les compétitions de jeunes doivent alimenter les sélections ; les clubs doivent progressivement se professionnaliser ; les meilleurs joueurs doivent pouvoir partir à l’étranger.


À terme, la sélection nationale devra bénéficier de cette nouvelle génération.


C’est ce passage de la construction à la performance qui constituera le véritable test des prochaines années.


Le temps des résultats viendra-t-il ? C’est la question que beaucoup de supporters se posent.


La réponse ne pourra pas être donnée par une interview. Elle viendra des terrains.


Mais une chose ressort de l’entretien : la Fédération fait le choix d’inscrire son action dans la durée.


L’Académie de Douda en est probablement le symbole le plus parlant. Les jeunes qui y entrent aujourd’hui ont 12, 13 ou 14 ans. Certains porteront peut-être le maillot de la sélection dans cinq ou dix ans. D’autres pourraient évoluer dans des championnats professionnels étrangers.


Le véritable bilan de cette politique sera donc largement écrit par cette génération.


À l’heure où les réseaux sociaux privilégient souvent l’immédiateté, l’entretien de Souleiman Hassan Waberi rappelle une réalité simple : une politique sportive ne se mesure pas uniquement au résultat du dernier match.


Le football djiboutien doit gagner davantage. Il doit progresser, devenir plus compétitif et offrir à sa jeunesse de véritables perspectives.


Mais pour y parvenir, il faut aussi des structures capables de produire cette performance.


Depuis 2012, une partie de ce travail de fond semble avoir été engagée : infrastructures, formation, compétitions, football régional, football féminin, gouvernance et désormais Académie nationale d’excellence.


Le prochain défi est donc le plus important : transformer ces fondations en une génération de joueurs capables de porter plus haut les couleurs de Djibouti.


C’est probablement là que se jouera le prochain chapitre du football national.

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