Mer Rouge : Washington face au défi d’une nouvelle géopolitique de l’influence indirecte

 Analyse Géopolitique


Publié le 20 juillet 2026 sur le site du Wilson Center, l’un des principaux think tanks américains spécialisés dans les relations internationales, cet article de Federico Donelli, professeur agrégé de relations internationales à l’Université de Trieste (Italie), propose une lecture originale des profondes recompositions stratégiques qui redessinent aujourd’hui l’espace de la mer Rouge. En mobilisant le concept de « gouvernance par procuration », l’auteur montre pourquoi les États-Unis ne peuvent plus appréhender cette région comme un simple corridor maritime. La Chronique de l’Est décrypte les principaux enseignements de cette réflexion et leurs implications pour Djibouti, acteur clé de la stabilité régionale.


La mer Rouge, nouvel épicentre des rivalités régionales


Longtemps considérée comme un axe commercial reliant la Méditerranée à l’océan Indien, la mer Rouge est désormais devenue l’un des principaux foyers de recomposition géopolitique mondiale. Pour Federico Donelli, cette évolution traduit un véritable changement de paradigme : la région ne constitue plus seulement un espace maritime à sécuriser, mais un système politique où se croisent les ambitions des puissances régionales, les fragilités des États de la Corne de l’Afrique et les intérêts des grandes puissances internationales.



Au cœur de son analyse figure le concept de gouvernance par procuration. Les puissances extérieures privilégient désormais l’action indirecte en s’appuyant sur des gouvernements partenaires, des autorités locales, des réseaux économiques ou des acteurs armés afin de défendre leurs intérêts sans s’engager directement sur le terrain. Cette méthode permet de réduire les coûts politiques et militaires d’une intervention, tout en conservant une capacité d’influence significative.


Mais cette stratégie contribue également à renforcer les fractures internes des États concernés. En soutenant certains acteurs plutôt que d’autres, elle modifie les équilibres de pouvoir, prolonge les conflits et transforme des crises nationales en rivalités régionales.


L’auteur démontre également que la péninsule Arabique et la Corne de l’Afrique constituent désormais un seul et même espace stratégique. Les décisions prises à Riyad, Abou Dhabi, Doha, Ankara, Téhéran ou Tel-Aviv produisent des effets directs à Mogadiscio, Port-Soudan, Addis-Abeba ou Djibouti. Les investissements portuaires, les bases militaires, les réseaux financiers, les alliances diplomatiques et les conflits régionaux s’inscrivent aujourd’hui dans une dynamique unique.


Depuis le milieu des années 2010, les guerres au Yémen et au Soudan, les rivalités entre les États du Golfe, le repositionnement des pays de la Corne de l’Afrique et le recul relatif de l’engagement occidental ont profondément accéléré cette intégration géopolitique. La mer Rouge est ainsi passée du statut de voie maritime stratégique à celui d’espace de compétition entre puissances régionales et internationales.


Pourquoi Washington doit repenser sa stratégie


L’une des principales critiques formulées par Federico Donelli concerne la manière dont les États-Unis abordent encore la région.


Washington continue souvent de traiter séparément les questions de liberté de navigation, de lutte contre le terrorisme, de sécurité maritime, de relations avec les monarchies du Golfe ou de politique africaine. Pour l’auteur, cette approche sectorielle ne correspond plus à la réalité d’un espace où toutes ces dimensions sont désormais interdépendantes.


La sécurité maritime ne peut être dissociée des crises politiques qui affectent les États riverains. Les conflits locaux alimentent les menaces contre la navigation internationale, tandis que les rivalités géopolitiques extérieures influencent directement les équilibres internes des pays de la région.


Dans cette perspective, sécuriser les routes commerciales sans agir sur les causes profondes de l’instabilité revient à traiter les symptômes plutôt que les origines des crises.


Federico Donelli invite ainsi Washington à adopter une stratégie véritablement intégrée, reliant ses politiques au Moyen-Orient et en Afrique, tout en soutenant davantage les initiatives diplomatiques régionales. Il met également en garde contre une dépendance excessive vis-à-vis des partenaires du Golfe, dont les intérêts ne coïncident pas toujours avec ceux des États-Unis. Une coopération demeure nécessaire, mais elle ne devrait pas conduire Washington à déléguer sa vision stratégique à d’autres acteurs.


Djibouti, un acteur central dans le nouvel équilibre régional


Pour Djibouti, cette analyse revêt une portée particulière.


Situé au débouché du détroit de Bab el-Mandeb, l’un des passages maritimes les plus stratégiques du monde, le pays occupe une position qui dépasse largement sa taille géographique. À la jonction de l’Afrique, du Moyen-Orient et de l’océan Indien, il constitue aujourd’hui une plateforme essentielle pour le commerce mondial, les opérations navales et la coopération internationale.


Depuis plusieurs années, Djibouti a développé une diplomatie fondée sur l’équilibre, le dialogue et le partenariat. En accueillant plusieurs bases militaires étrangères tout en maintenant des relations constructives avec l’ensemble de ses partenaires, le pays s’est imposé comme un acteur de stabilité dans une région marquée par de fortes tensions.


L’analyse de Federico Donelli souligne cependant que cette position privilégiée implique également des responsabilités accrues. Plus les rivalités régionales s’intensifient, plus les États situés au cœur des axes stratégiques deviennent des espaces d’influence convoités.


Cette réflexion rejoint d’ailleurs les positions régulièrement défendues par Djibouti dans les enceintes internationales. Les autorités djiboutiennes rappellent que la sécurité de la mer Rouge ne peut reposer uniquement sur les moyens militaires. Elle suppose aussi des institutions solides, des investissements durables, une coopération régionale renforcée et des mécanismes diplomatiques capables de prévenir les crises avant qu’elles ne dégénèrent.


Le regard de La Chronique de l’Est


Au-delà de la seule politique américaine, l’analyse publiée par le Wilson Center met en évidence une évolution de fond : la mer Rouge est devenue l’un des principaux laboratoires du nouvel ordre géopolitique mondial. Les grandes puissances n’y détiennent plus le monopole de l’influence. Les États du Golfe, les pays de la Corne de l’Afrique, les organisations régionales et les acteurs locaux participent désormais pleinement à la recomposition des équilibres stratégiques.


Dans ce contexte, Djibouti apparaît non seulement comme un carrefour maritime et logistique incontournable, mais aussi comme un acteur diplomatique appelé à jouer un rôle croissant dans la stabilité régionale.


L’intérêt majeur de l’article de Federico Donelli réside dans sa capacité à dépasser une lecture strictement militaire des enjeux de la mer Rouge. Il rappelle que la sécurité des voies maritimes dépend avant tout de l’ordre politique qui prévaut sur ses rives. Tant que les fractures internes, les logiques de procuration et les rivalités entre puissances continueront d’alimenter les crises locales, les réponses exclusivement sécuritaires resteront insuffisantes.


Pour Djibouti, cette analyse confirme que son importance stratégique repose autant sur sa position géographique que sur sa capacité à demeurer un espace de dialogue, de coopération et d’équilibre. À l’heure où la mer Rouge concentre les intérêts des grandes puissances et des acteurs régionaux, cette vocation de partenaire de stabilité constitue plus que jamais l’un de ses principaux atouts.



Proxy Governance in the Red Sea: What Washington Misses in the Gulf–Horn Nexus | Wilson Center 

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