À Djibouti, l’IGAD se réarme pour affronter une région en pleine recomposition
Réunie en session extraordinaire dans la ville où elle fut créée il y a quarante ans, l’organisation régionale adopte un communiqué final qui dépasse la seule gestion des crises. Nouveau traité, retour du Soudan, paix au Soudan du Sud, sécurité de la mer Rouge, financement de l’institution, climat et intelligence artificielle : l’IGAD veut se donner les moyens d’aborder une nouvelle époque.
Il y a quelque chose de profondément symbolique dans le choix de Djibouti pour accueillir, le 15 septembre, la 74ᵉ session extraordinaire du Conseil des ministres de l’IGAD.
C’est ici, en 1986, que l’organisation a vu le jour. C’est ici également que son secrétariat est installé depuis quatre décennies. Et c’est encore ici, en cette année anniversaire, que les États membres viennent d’adopter un communiqué final qui ressemble moins à un simple relevé de décisions qu’à une photographie assez fidèle de la Corne de l’Afrique en 2026 : une région sous pression, traversée par les conflits et les recompositions géopolitiques, mais qui cherche aussi à reprendre la maîtrise de son destin collectif.
Sous la présidence du ministre djiboutien des Affaires étrangères et de la Coopération internationale, M. Abdoulkader Houssein Omar, le Conseil a réuni les représentants de Djibouti, de l’Éthiopie, du Kenya, de la Somalie, du Soudan du Sud, du Soudan et de l’Ouganda, en présence notamment de représentants de l’Union africaine, des Nations unies et de l’Union européenne.
Le décor était donc planté. Et le communiqué final allait dresser un agenda à la mesure des fractures de la région.
Quarante ans après Djibouti, l’IGAD change d’époque
L’IGAD fête cette année ses quarante ans. Mais l’anniversaire n’a rien d’une cérémonie tournée vers le passé.
Le Conseil rappelle le rôle de Djibouti, qui accueille le secrétariat depuis la création de l’organisation, et exprime sa reconnaissance au président Ismaïl Omar Guelleh, au gouvernement et au peuple djiboutiens pour leur soutien constant.
Cette continuité compte. Dans une région où les crises ont régulièrement mis à l’épreuve les mécanismes de coopération, l’existence même d’une organisation régionale ayant traversé quatre décennies constitue un acquis.
Mais le communiqué dit aussi, en creux, qu’il faut désormais changer de dimension.
La réalité de 2026 n’est plus celle de 1986. Elle n’est même plus tout à fait celle de 1996, année de l’accord qui a longtemps constitué le socle juridique de l’organisation.
Le nouveau traité de 2023 marque cette transition.
Cinq des sept États membres ( Djibouti, Éthiopie, Soudan du Sud, Kenya et Somalie ) ont ratifié le texte et déposé leurs instruments auprès du secrétaire exécutif. Le seuil des deux tiers étant atteint, le Conseil a entériné l’entrée en vigueur du traité et demandé au secrétariat d’accomplir les formalités juridiques et administratives nécessaires, notamment auprès de l’Union africaine et des Nations unies.
Les deux États qui n’ont pas encore déposé leurs instruments sont, eux, invités à accélérer leurs procédures.
Le passage à ce nouveau cadre n’est donc plus une perspective lointaine. Il ouvre une nouvelle séquence institutionnelle pour l’IGAD et doit permettre d’aligner son architecture sur les mécanismes continentaux africains, notamment l’Architecture africaine de paix et de sécurité et l’Architecture africaine de gouvernance.
Autre évolution importante : le retour du Soudan au sein de l’organisation.
Le Conseil salue la reprise, le 9 février 2026, de la pleine participation de Khartoum à l’IGAD, à la faveur notamment des efforts de Djibouti, qui assure la présidence de l’organisation. La mission de haut niveau effectuée à Khartoum par le secrétaire exécutif Workneh Gebeyehu le 30 juillet, puis la réouverture de la mission de l’IGAD dans la capitale soudanaise, ont donné une traduction concrète à cette réintégration.
Le message est clair : la souveraineté, l’unité et l’intégrité territoriale du Soudan ne sont pas négociables. Le même principe vaut pour l’ensemble des États membres.
Dans une région où les crises nationales ont presque toujours des prolongements au-delà des frontières, l’IGAD entend ainsi maintenir l’État et ses institutions au centre de l’équation régionale.
Le Soudan, le Soudan du Sud et la Somalie au cœur de l’agenda
Le Soudan reste néanmoins le dossier le plus lourd du communiqué final.
L’IGAD réclame un cessez-le-feu immédiat et inconditionnel, la protection des civils et des infrastructures civiles ainsi qu’un accès humanitaire sûr, rapide et sans entrave.
Mais le texte insiste surtout sur la nécessité d’un processus politique soudanais, conduit et approprié par les Soudanais eux-mêmes. L’organisation met en garde contre la fragmentation des médiations et appelle à une diplomatie mieux coordonnée, notamment dans le cadre du Quintet réunissant l’Union africaine, l’IGAD, les Nations unies et la Ligue des États arabes, avec les autres partenaires concernés.
Les chiffres expliquent cette insistance.
Près de 19,5 millions de personnes au Soudan sont confrontées à des niveaux de faim correspondant à la crise. Environ neuf millions restent déplacées par le conflit et quelque 825 000 enfants de moins de cinq ans devraient souffrir de malnutrition aiguë sévère en 2026.
À l’échelle de la région, l’IGAD évoque près de 49 millions de personnes confrontées à une insécurité alimentaire aiguë et plus de 19 millions de déplacés internes.
Derrière ces statistiques, c’est une même réalité qui se dessine : une crise nationale devenue progressivement un problème régional.
Au Soudan du Sud, le calendrier est tout aussi serré. Les élections générales sont prévues en décembre 2026 et l’IGAD réaffirme que l’Accord revitalisé sur le règlement du conflit reste le cadre de référence de la transition.
Le Conseil appelle les parties prenantes à renouer avec un dialogue inclusif, à restaurer la confiance et à dégager une trajectoire consensuelle vers le scrutin. Son sous-comité ministériel consacré au Soudan du Sud est appelé à intensifier ses contacts avec le gouvernement et les autres acteurs.
Le Conseil insiste également sur la nécessité de mobiliser des financements durables et prévisibles pour les mécanismes chargés du suivi de l’accord de paix, notamment le RJMEC et le CTSAMVM. Le sommet C5+ prévu le 16 septembre s’inscrit dans cette même dynamique.
Sur la Somalie, l’IGAD renouvelle son soutien au gouvernement fédéral dans la lutte contre le terrorisme. Elle salue le rôle de l’AUSSOM et des pays contributeurs de troupes et appelle les partenaires internationaux à assurer à la mission un financement adéquat, prévisible et durable.
Dans le même temps, le communiqué réaffirme la souveraineté, l’unité, l’intégrité territoriale et l’indépendance politique de la Somalie. Il relève également les efforts engagés par le gouvernement fédéral en faveur de la démocratisation et d’un système électoral plus inclusif.
À travers ces trois dossiers, une même ligne apparaît : l’IGAD cherche à accompagner les processus nationaux tout en empêchant que les crises ne débordent davantage sur l’espace régional.
De l’Éthiopie à la mer Rouge, une même équation sécuritaire
L’Éthiopie occupe elle aussi une place importante dans le communiqué.
L’IGAD salue l’achèvement des élections nationales et la tenue d’une conférence nationale de dialogue, tout en exprimant des préoccupations concernant la mise en œuvre de l’Accord de cessation des hostilités de Pretoria et en appelant à son application complète.
Une formule mérite ici d’être retenue : la stabilité de l’Éthiopie est qualifiée de « bien public régional ».
Elle résume assez bien la lecture géopolitique de l’organisation. Dans une région aussi interdépendante, les évolutions d’un grand État ne peuvent être regardées comme une affaire strictement intérieure.
Le Conseil félicite également Djibouti, l’Éthiopie et l’Ouganda pour la tenue de leurs élections nationales de 2026, observées par les missions de l’IGAD. Il se projette déjà vers les prochaines échéances au Soudan du Sud, en décembre 2026, et au Kenya, en août 2027, en appelant à des processus inclusifs et transparents.
Mais c’est surtout vers la mer Rouge et le golfe d’Aden que se déplace désormais une partie de la réflexion stratégique de l’organisation.
L’IGAD constate l’intensification de la compétition géopolitique, la multiplication des engagements militaires extérieurs et les menaces pesant sur la navigation commerciale et les voies maritimes stratégiques. Elle relève également la résurgence de la piraterie au large de la Somalie et dans le golfe d’Aden.
Pour les États de la Corne, cette question est loin d’être abstraite.
Une perturbation du trafic maritime peut rapidement se traduire par une hausse des coûts, des difficultés d’approvisionnement et une pression supplémentaire sur les prix. Dans des économies déjà vulnérables, les conséquences peuvent être considérables.
Les conflits extérieurs à la région produisent d’ailleurs déjà leurs effets. La guerre en Ukraine, la guerre à Gaza et les tensions au Moyen-Orient se répercutent sur la Corne à travers les perturbations du transport maritime, la hausse des prix du carburant et des denrées alimentaires et la contraction des financements humanitaires.
La géographie ne suffit donc plus à protéger la région des chocs mondiaux. La Corne est devenue l’un des espaces où se croisent plusieurs lignes de fracture internationales.
Du climat aux finances, l’autre bataille de l’IGAD
Le climat vient ajouter une autre couche à cette équation.
Les prévisions régionales pour octobre-décembre 2026, publiées par l’IGAD Climate Prediction and Applications Centre, annoncent des conditions plus humides que la normale alors que le phénomène El Niño se renforce. Les inondations figurent parmi les principaux risques identifiés.
L’enjeu est désormais d’anticiper plutôt que de simplement réagir. L’IGAD veut renforcer les mécanismes de prévision, d’alerte précoce et d’action anticipatoire afin de réduire l’impact des prochains chocs.
Mais l’organisation doit aussi regarder ses propres fragilités.
Le Conseil approuve le rapport du secrétaire exécutif sur l’état de la région et sur la situation institutionnelle de l’IGAD et salue les résultats enregistrés au premier semestre dans le cadre du Plan stratégique 2026-2030.
Reste la question, moins spectaculaire mais déterminante, des ressources.
Le financement de l’organisation, les arriérés et les obligations liées au projet du nouveau siège occupent une place importante dans les décisions. Le Conseil rappelle les engagements pris depuis 2022 pour mobiliser différentes sources de financement, y compris des prêts bancaires, afin d’achever le projet.
Les États membres doivent désormais honorer leurs engagements selon la clé de contribution établie, tandis qu’un suivi régulier doit permettre d’éviter l’accumulation de nouveaux arriérés.
Le sujet peut sembler comptable. Il ne l’est pas vraiment. Une organisation appelée à intervenir sur autant de fronts ne peut être durablement efficace si elle ne dispose pas de ressources prévisibles.
Et puis, presque à contretemps des urgences du moment, le communiqué ouvre une fenêtre sur l’avenir.
Le Conseil approuve en principe la création d’un Centre d’excellence de l’IGAD sur l’intelligence artificielle, présenté comme une initiative phare et un héritage institutionnel pour la région. Les États membres sont invités à manifester leur intérêt pour accueillir cette future structure.
Le signal est intéressant. Même au milieu des conflits, des déplacements et des urgences alimentaires, l’IGAD veut aussi parler de données, de technologie et d’intelligence artificielle. Autrement dit, ne pas seulement gérer les crises d’aujourd’hui, mais préparer les capacités de demain.
L’IGAD à l’heure d’un nouveau départ
Au fond, le communiqué final adopté à Djibouti raconte une organisation qui tente de faire deux choses en même temps : répondre à l’urgence et préparer l’après.
L’urgence, ce sont le Soudan, le Soudan du Sud, la Somalie, la sécurité de la mer Rouge, les déplacements forcés, l’insécurité alimentaire et les risques climatiques.
L’après, c’est le nouveau traité, la réforme institutionnelle, la consolidation financière, le nouveau siège, l’intégration des cadres continentaux et, déjà, le pari sur l’intelligence artificielle.
C’est cette combinaison qui donne au texte sa portée.
Quarante ans après sa naissance à Djibouti, l’IGAD ne fait donc pas seulement face à une accumulation de crises. Elle évolue dans un environnement stratégique qui a profondément changé.
Les conflits ne restent plus confinés aux frontières nationales. Les marchés alimentaires dépendent des routes maritimes. Le climat redessine les vulnérabilités. Les grandes puissances projettent leurs intérêts jusque dans la mer Rouge. Et la technologie devient, elle aussi, une question de souveraineté.
Dans ce paysage mouvant, l’IGAD revient finalement à l’idée qui avait présidé à sa création : les problèmes de la région ne peuvent être durablement traités État par État.
Le communiqué final adopté à Djibouti en donne une traduction concrète. La région doit renforcer ses propres institutions, ses propres mécanismes et sa capacité à coordonner ses réponses.
Le nouveau traité de 2023 ouvre cette nouvelle étape. Il faudra maintenant voir comment elle se traduira dans les faits.
Quarante ans après sa création, à Djibouti, l’IGAD referme un chapitre et en ouvre un autre.
Dans une Corne de l’Afrique où les crises, elles, n’attendent jamais, le nouveau chapitre commence déjà.

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