Bab el-Mandeb : Périm tombée, le détroit sous contrôle houthi

  Par Naguib Ali Taher 

 

En 48 heures, la carte stratégique de la mer Rouge a été redessinée. La prise de l'île de Périm (Mayyun), le 11 septembre 2026, par les Houthis, suivie de la chute de Mokha et de Dhubab, marque bien davantage qu'un nouvel épisode de la guerre au Yémen. Elle consacre un basculement : le détroit de Bab el-Mandeb, l'un des points de passage les plus critiques du commerce mondial, est désormais sous le contrôle des forces d'Ansar Allah.


Il convient toutefois de préciser d'emblée la nature de ce contrôle. Les Houthis ne disposent pas de la capacité de fermer physiquement le détroit à l'ensemble du trafic maritime mondial. Ce qu'ils contrôlent, ce sont les positions terrestres et insulaires qui commandent le détroit : l'île de Périm, la côte de Dhubab, le littoral de Mokha. Ce contrôle de position leur confère une capacité d'interdiction ciblée et de chantage stratégique, non une maîtrise absolue du passage. La distinction est essentielle : elle détermine la nature de la menace, qui est celle d'un blocus sélectif et d'une prime de risque, non d'une fermeture totale.



Ce basculement a été rendu possible par l'effondrement des forces anti-Houthis. Les forces loyales au gouvernement yéménite reconnu, soutenues par l'Arabie saoudite, ont battu en retraite sans opposer de résistance significative à Périm. Cette déroute s'inscrit dans un contexte de fragmentation profonde des forces anti-Houthis : divisions entre le gouvernement officiel, le Conseil de transition du Sud (STC), les forces de Tariq Saleh et d'autres factions locales. Cette fragmentation, documentée depuis des années, a objectivement facilité la progression d'Ansar Allah. Les lignes de défense côtières, déjà affaiblies, n'ont pas tenu.


Mohammed Al-Bukhaiti, haut responsable d'Ansar Allah, l'a affirmé à la chaîne russe RT : « Nous avons pris le contrôle de Bab el-Mandeb ». Il a ajouté que « l'objectif de notre combat reste la libération du Yémen et la restauration de sa souveraineté et de son indépendance en mettant fin à l'agression saoudienne et au blocus ». La chaîne saoudienne Al-Hadath a également reconnu que l'île stratégique de Périm était passée sous le contrôle d'Ansar Allah. La confirmation par un média saoudien constitue un indice de crédibilité significatif.


 Ce que signifie le contrôle de Périm


L'île de Périm, bien que petite ( environ 13 km² ),  divise le détroit de Bab el-Mandeb en deux couloirs de navigation : un couloir occidental plus large, vers Djibouti, utilisé par la majorité du trafic marchand, et un couloir oriental plus étroit, le long de la côte yéménite. Sa topographie volcanique et sa position centrale en font un poste d'observation et de contrôle naturel. Quiconque contrôle Périm contrôle la porte physique du détroit.


En s'y installant, les Houthis acquièrent la capacité de déployer des radars, des drones, des missiles antinavires et des embarcations rapides pour surveiller, traquer et influencer le flux de navires entre l'océan Indien, la mer Rouge et le canal de Suez. Avant même la prise de l'île, les Houthis disposaient déjà d'un arsenal asymétrique redoutable, comprenant des missiles de croisière antinavires à ras de l'eau et des drones kamikazes de type Samad-3 (portée de 1 500 km) et Qasef. L'île abrite une piste d'atterrissage moderne qui peut désormais servir de plateforme avancée pour ces systèmes. Le contrôle direct des eaux peu profondes entourant Périm facilite également le mouillage de mines marines, menaçant de paralyser physiquement le trafic dans les deux voies de circulation.


 L'asphyxie énergétique de l'Arabie saoudite


Le coup stratégique est particulièrement dur pour Riyad. Alors que le détroit d'Ormuz est verrouillé par l'Iran dans le cadre du conflit régional, l'Arabie saoudite avait redirigé une part immense de ses exportations de pétrole brut via son oléoduc Est-Ouest vers la mer Rouge. Selon les estimations sectorielles, cet oléoduc peut transporter jusqu'à 7 millions de barils par jour, dont environ 5 millions sont disponibles pour l'exportation. En prenant Périm, les Houthis ( alliés de Téhéran ) ferment cette « porte de secours ».


Le porte-parole militaire des Houthis, Yahya Saree, a déclaré que la navigation restait « sûre pour toutes les compagnies, à l'exception des navires saoudiens », confirmant la mise en place d'un blocus ciblé contre le royaume. Cette stratégie vise à isoler l'Arabie saoudite sans provoquer une coalition internationale élargie contre eux.


 Washington entre refus d'engagement et soutien indirect


Face à la déroute de ses alliés au sol, le prince héritier saoudien Mohammed ben Salmane a appelé le président américain Donald Trump à deux reprises pour demander des frappes aériennes directes contre les positions houthies. Selon des responsables américains cités par Axios, Trump a rejeté cette demande, refusant d'engager directement les forces américaines dans un nouveau front alors que le CENTCOM est déjà lourdement mobilisé par plus de six mois d'opérations face à l'Iran dans le détroit d'Ormuz.


En contrepartie, Washington a proposé une extension massive du partage de renseignements et la fourniture de données de ciblage tactique en temps réel pour optimiser les frappes de l'aviation saoudienne. Le commandant du CENTCOM, l'amiral Brad Cooper, s'est rendu en urgence à Riyad pour coordonner la gestion de cette crise. Dans ce contexte, la secrétaire par intérim de la Marine américaine, Hung Cao, a reconnu que les installations de la 5e Flotte à Bahreïn avaient subi des dommages considérables, illustrant la pression qui pèse sur le dispositif américain dans la région.


 *L'Iran célèbre une victoire stratégique* 

À Téhéran, l'humeur est au triomphe. Un conseiller du guide suprême, Mojtaba Khamenei, a salué publiquement la percée des Houthis, qualifiant l'avancée de « victoire éclatante ». Pour l'axe iranien, le contrôle simultané de Bab el-Mandeb et d'Ormuz représente un levier de négociation gigantesque face aux sanctions et à la pression occidentale. Cette configuration complète un encerclement maritime sans précédent : le contrôle potentiel du détroit d'Ormuz au nord-est et celui de Bab el-Mandeb au sud-ouest.


 Djibouti et le camp Lemonnier : l'avantage devenu prime de risque


La concentration de puissance militaire houthie se trouve désormais à seulement quelques milles marins de la côte africaine. Le camp Lemonnier, principale base militaire américaine à Djibouti et seule base permanente des États-Unis en Afrique, se trouve à moins de 160 kilomètres du Yémen. Avec les capacités de surveillance et de frappe désormais installées à Périm et sur la côte de Dhubab, cette installation, jusqu'ici considérée comme une zone arrière de soutien, devient un poste avancé situé à proximité immédiate de la ligne de confrontation. Les Houthis disposent ainsi d'une position de chantage militaire directe sur l'un des carrefours les plus militarisés du globe, où opèrent également des bases françaises, chinoises et japonaises.


 *Un impact économique mondial immédiat* 

Le détroit de Bab el-Mandeb est une artère vitale du commerce mondial : environ 12 % du commerce mondial y transite habituellement. Les chiffres confirment l'effondrement du trafic : le 10 septembre, seulement six navires avaient franchi Bab el-Mandeb à 15h14, contre 30 la veille. La prise de Périm a immédiatement provoqué une secousse sur les marchés : le cours du baril de Brent a franchi la barre des 107 dollars, en hausse de près de 13 % sur la semaine. Les places boursières mondiales réagissent de manière épidémique à la concrétisation du blocus houthi contre les navires saoudiens.


 Les premières conséquences humanitaires à Djibouti


Les autorités djiboutiennes ont confirmé l'arrivée d'environ 500 réfugiés yéménites dans la ville côtière d'Obock. Parmi eux se trouvent des femmes et des enfants secourus en mer après que leurs embarcations se sont échouées faute de carburant. La Marine djiboutienne, la Garde-Côtes et les institutions spécialisées mènent des opérations de sauvetage et fournissent une assistance d'urgence à ces populations.

Cette arrivée s'inscrit dans un contexte migratoire déjà sous tension : en mars 2026, un naufrage au large de Djibouti avait causé la mort d'au moins neuf personnes et la disparition de 45 autres. La région d'Obock est classée en situation d'insécurité alimentaire aiguë de niveau urgence. Au Yémen, l'Organisation internationale pour les migrations (OIM) recense plus de 46 000 déplacés depuis l'escalade des combats, un chiffre qui continue d'augmenter d'heure en heure. Au-delà des conséquences pour Djibouti, la guerre frappe d'abord les populations yéménites elles-mêmes, prises entre les combats, les déplacements forcés et l'effondrement des services essentiels.


 Djibouti : l'avantage qui devient une prime de risque


Pour Djibouti, cette évolution revêt une importance particulière. La position du pays à l'entrée de la mer Rouge constitue depuis des décennies son principal capital stratégique. Elle a permis le développement d'infrastructures portuaires, logistiques et militaires qui font de Djibouti un point d'appui majeur entre l'Afrique, la péninsule Arabique et les grandes routes commerciales de l'océan Indien.


Mais cette même géographie comporte désormais une contradiction fondamentale : plus Djibouti devient indispensable à la circulation maritime régionale, plus il est exposé aux crises qui menacent cette circulation. Le cas éthiopien illustre parfaitement cette interdépendance. L'Éthiopie, pays enclavé de plus de cent millions d'habitants, dépend largement du corridor djiboutien pour ses échanges extérieurs. Toute perturbation durable de la mer Rouge ou de Bab el-Mandeb peut avoir des répercussions sur le coût, le rythme et la fiabilité des échanges éthiopiens ; et, par ricochet, sur l'économie djiboutienne.


C'est ici que se trouve le véritable paradoxe de Djibouti : sa géographie est à la fois son actif stratégique et sa première vulnérabilité. La réponse ne peut donc pas consister à réduire cette exposition ( ce qui serait contraire à la vocation même du pays ) mais à mieux la gérer. Cela implique de renforcer la résilience des infrastructures, d'améliorer la sûreté maritime, de diversifier les activités économiques et de transformer la centralité géographique en capacité d'influence.


 *De la crise yéménite à la crise de la Corne* 

Le risque ne se limite d'ailleurs pas au commerce. La militarisation croissante de la mer Rouge et du golfe d'Aden crée un environnement susceptible d'alimenter d'autres menaces : trafics d'armes, criminalité transnationale, piraterie, mouvements de combattants et circulation de réseaux criminels ou extrémistes. Dans une région déjà fragilisée par les crises au Yémen, au Soudan et en Somalie, les théâtres ne peuvent plus être considérés séparément. Une dégradation au Yémen peut affecter la mer Rouge. Une perturbation de la mer Rouge peut affecter Djibouti et l'Éthiopie. Une crise prolongée dans la Corne peut, à son tour, fragiliser les mécanismes de sécurité maritime. Les crises se répondent désormais plus vite que les frontières ne les séparent.


C'est pourquoi la sécurité de Bab el-Mandeb ne peut être pensée exclusivement depuis la rive yéménite ou depuis les capitales du Golfe. Elle doit intégrer pleinement les réalités politiques, économiques et sécuritaires de la rive africaine.


 Djibouti, carrefour militaire et puissance d'équilibre


Cette réalité explique également la concentration exceptionnelle de partenaires militaires à Djibouti. La présence de forces américaines, chinoises, françaises, japonaises et italiennes traduit l'importance stratégique du pays. Elle contribue à la surveillance maritime, à la lutte contre le terrorisme et la piraterie et à la sécurisation des voies de communication internationales. Mais cette présence constitue aussi une responsabilité. Dans un contexte de rivalité croissante entre puissances, Djibouti doit éviter que son territoire ne devienne le théâtre indirect de confrontations qui le dépassent.


Sa doctrine la plus efficace reste donc celle qui consiste à coopérer en matière de sécurité sans s'aligner géopolitiquement. Cette distinction est essentielle. Elle permet à Djibouti de travailler avec plusieurs partenaires simultanément sans transformer sa politique étrangère en politique de blocs. Dans une région fragmentée, la capacité à maintenir le dialogue peut devenir une forme de puissance.


 *Vers une nouvelle architecture maritime* 

La création, le 30 juillet 2026, d'une coalition maritime multinationale menée par l'Arabie saoudite autour de la mer Rouge, de Bab el-Mandeb et du golfe d'Aden confirme une tendance de fond. Quatorze pays fondateurs ( dont Djibouti, le Yémen, l'Égypte, le Pakistan, la Turquie et le Soudan ) ont rejoint cette initiative, et 43 pays ont participé aux discussions initiales. Cette évolution peut être utile. Mais elle comporte également un risque : celui d'une multiplication des dispositifs militaires sans architecture politique commune.


La sécurisation de Bab el-Mandeb ne peut être durable si elle repose uniquement sur la dissuasion navale. Elle doit articuler plusieurs dimensions : surveillance maritime, partage du renseignement, protection des navires, lutte contre les trafics, prévention des incidents, coordination entre forces présentes dans la région et, surtout, mécanismes diplomatiques capables de contenir l'escalade. Le véritable enjeu n'est donc pas seulement de savoir qui contrôle Bab el-Mandeb, mais qui contribue à définir les conditions de sa sécurité.


 *Le risque d'une escalade par enchaînement* 

Le danger le plus sérieux serait celui d'une crise qui s'élargit par étapes. Le Yémen, la mer Rouge, l'Arabie saoudite, l'Iran, le golfe d'Aden et la Corne de l'Afrique forment désormais un ensemble stratégique de plus en plus interdépendant. Toute nouvelle confrontation peut provoquer des réactions en chaîne. L'implication croissante de partenaires extérieurs, notamment dans le cadre des engagements de défense du Golfe, ajoute une dimension supplémentaire à cette équation. Le risque est alors de passer progressivement d'une crise localisée à une confrontation régionale dans laquelle chaque acteur répond à une menace perçue sans disposer d'une vision collective de la sortie de crise.


 *L'ONU face au rapport de forces* 

Dans ce contexte, le rôle des Nations unies demeure indispensable, même si leur capacité coercitive reste limitée face aux rapports de forces régionaux. L'envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen, Hans Grundberg, a averti que le conflit traversait « une nouvelle phase plus dangereuse » dont les conséquences, si elle n'est pas maîtrisée, « ne se limiteront pas aux frontières du pays ». L'enjeu n'est pas de demander à l'ONU de se substituer aux États, mais de préserver un cadre international permettant de maintenir ouverts les canaux de dialogue, de protéger les civils et de favoriser les conditions d'un règlement politique. La sécurité maritime ne peut être durablement dissociée de la stabilité politique des territoires riverains. Protéger les navires sans traiter les causes du conflit reviendrait à gérer les symptômes sans traiter la maladie.


 *Pour Djibouti, quatre impératifs* 

 Face à cette nouvelle configuration, quatre orientations apparaissent essentielles.


 _Premièrement, préserver l'équilibre diplomatique._ Djibouti doit continuer à dialoguer avec l'ensemble de ses partenaires, sans se laisser enfermer dans une logique de blocs. Sa neutralité active est une ressource stratégique.


 _Deuxièmement, renforcer la sécurité maritime_ . La surveillance des côtes, les capacités portuaires, le partage du renseignement et la coopération régionale doivent être consolidés. La sécurité de Bab el-Mandeb passe aussi par la capacité des États africains riverains à contribuer pleinement à sa protection.


 _Troisièmement, accélérer la diversification économique._ La dépendance aux activités portuaires et logistiques rend l'économie particulièrement sensible aux perturbations du trafic mondial. Le tourisme, le numérique, les énergies renouvelables, l'agriculture, les PME et l'investissement productif doivent donc compléter le modèle fondé sur les ports et les services.


 _Quatrièmement, valoriser la diplomatie comme instrument stratégique._ Djibouti ne dispose ni de la démographie de l'Éthiopie, ni des ressources financières des monarchies du Golfe, ni des capacités militaires des grandes puissances. Mais il possède une position géographique exceptionnelle, une expérience diplomatique et une capacité à accueillir le dialogue.


 Sécuriser les deux rives

L'erreur serait de considérer Bab el-Mandeb comme une simple ligne maritime séparant deux espaces. Le détroit est un système. Sa sécurité dépend de ses deux rives, de ses approches, de ses îles, de ses ports et des États qui contrôlent ou influencent les espaces qui l'entourent. Une stratégie crédible doit donc associer les pays arabes de la mer Rouge et ceux de la Corne de l'Afrique comme des partenaires à part entière. La rive africaine ne doit pas être considérée comme un simple arrière-plan logistique de la sécurité maritime. Elle en constitue l'un des piliers.


 Après Périm, l'enjeu est régional 


La prise de Périm signifie quelque chose de plus subtil et, à certains égards, de plus préoccupant que la simple maîtrise physique du détroit : la ligne de fracture du conflit yéménite se rapproche d'un espace dont la stabilité dépasse largement les frontières du Yémen. Le véritable enjeu n'est donc plus seulement la maîtrise physique du détroit. Il est de savoir si les acteurs régionaux et internationaux seront capables d'empêcher qu'une zone stratégique mondiale ne devienne l'otage d'une succession de crises locales, de rivalités régionales et de confrontations entre puissances.


Pour Djibouti, le défi est à la fois une menace et une opportunité. Une menace, parce que son exposition géographique aux tensions de la mer Rouge est appelée à augmenter. Une opportunité, parce que cette même position peut lui permettre de consolider son rôle de plateforme logistique, de partenaire sécuritaire, de carrefour diplomatique et de puissance d'équilibre. L'urgence est donc double : sécuriser ses infrastructures et transformer sa centralité géographique en capacité d'influence diplomatique, afin de ne pas subir les crises mais de contribuer à les contenir.


Car la sécurité de Bab el-Mandeb est indissociable de la stabilité de ses deux rives. Et la stabilité de la mer Rouge ne pourra être durable tant que la sécurité de la Corne de l'Afrique sera considérée comme une question secondaire.


 


 Note de l'auteur : Cette analyse reflète la situation telle qu'elle se présentait au 12 septembre 2026. Dans un conflit aussi évolutif, les équilibres militaires et diplomatiques peuvent se modifier rapidement. Les développements des prochains jours ( contre-offensive saoudienne, négociations d'urgence, éventuelle intervention internationale ) sont susceptibles de faire évoluer les conclusions de cette tribune. Elle doit donc être lue comme un instantané stratégique, non comme une analyse définitive.

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