Damerjog ou l’ambition d’une Corne énergétique

  Chronique politique 


Demain, jeudi 24 septembre, le président Ismaïl Omar Guelleh et le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed présideront la pose de la première pierre du terminal de stockage de produits pétroliers de Dangote Industries Limited à Damerjog. Il y a les cérémonies qui passent. Et il y a les actes qui demeurent. Celle qui s’annonce appartient à la seconde catégorie. Derrière l’événement, une décision politique. Derrière le chantier, une vision d’État.



Que retenir des chiffres ? Une capacité de stockage de 375 000 mètres cubes. Un traitement pouvant atteindre 5 millions de tonnes de produits pétroliers par an. Environ 80 hectares mobilisés. Un investissement estimé à 160 millions de dollars. Une connexion directe à la ligne ferroviaire Damerjog-Nagad et au port de vrac liquide. Et, à terme, un pipeline multiproduit d’environ 120 kilomètres vers Dawanleh, près de la frontière éthiopienne. Ce ne sont pas de simples données techniques. Ce sont les contours d’une nouvelle ambition nationale.


Longtemps, Djibouti a été présenté comme la porte maritime de l’Éthiopie. Cette réalité demeure. Mais elle ne suffit plus. Notre pays ne veut plus seulement être un lieu de transit. Il veut stocker, transformer, redistribuer, connecter. Il veut capter davantage de valeur, créer des emplois, structurer des filières, peser dans les équilibres régionaux. Damerjog n’est pas un projet isolé. C’est le chaînon qui manquait à une stratégie portuaire et industrielle patiemment construite.


Le terminal Dangote viendra compléter un dispositif dont plusieurs pièces existent déjà : le port pour accueillir les navires, les capacités de stockage pour conserver les produits, le rail pour les acheminer vers l’intérieur. Demain, le pipeline devra permettre de faire passer une partie des volumes de la route vers une infrastructure fixe, plus régulière, plus sûre, plus prévisible. Pour l’Éthiopie, pays enclavé et marché de plus de 100 millions d’habitants, l’enjeu est vital : sécuriser son approvisionnement énergétique. Pour Djibouti, l’enjeu est stratégique : consolider son rôle de plateforme régionale.


La présence conjointe du chef de l’État et du Premier ministre éthiopien ne sera donc pas un simple symbole. Elle dira la profondeur d’une relation fondée sur la géographie, mais surtout sur la confiance. Djibouti et l’Éthiopie ont fait le choix de l’interdépendance utile. Le rail a transformé leur voisinage. Les ports l’ont consolidé. L’énergie pourra lui donner une nouvelle dimension. Ce corridor énergétique intégré, reliant la mer Rouge au vaste marché éthiopien, puis potentiellement à l’ensemble de l’hinterland est-africain, dessinera une géographie nouvelle.


Il y aura aussi la dimension africaine de ce projet. Dangote, groupe nigérian devenu l’un des principaux conglomérats du continent, investira à Damerjog. Un acteur d’Afrique de l’Ouest misera sur une infrastructure destinée à servir l’Afrique de l’Est. Voilà une intégration africaine concrète, loin des seules déclarations. Elle se construira dans les ports, les chemins de fer, les pipelines, les zones industrielles et les plateformes logistiques. Djibouti, par sa stabilité, sa position et sa diplomatie économique, attire ces investissements et confirme son rôle de carrefour.


Reste l’essentiel : transformer l’annonce en capacité opérationnelle. La valeur d’un hub ne se mesurera pas à la taille de ses réservoirs, mais à la fluidité de ses connexions, à la régularité de ses flux et à sa capacité à attirer de nouvelles activités. Le pari est immense. Il exigera rigueur, sécurité, efficacité et coordination. Mais Djibouti a montré, par le passé, qu’il savait transformer les défis en opportunités.


À Damerjog, ce n’est donc pas seulement un terminal pétrolier qui sortira de terre. C’est une nouvelle page de la stratégie nationale qui s’écrira. C’est une Corne énergétique qui cherchera à prendre forme. C’est Djibouti qui affirmera, une fois encore, que sa position géographique n’est pas une contrainte, mais une puissance.

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