Gaah -Nuug, ces mots qui traversent les générations
À la grande bibliothèque de Balbala, une grande voix de la littérature djiboutienne a été remise à l’honneur. Samedi 12 septembre, la Bibliothèque nationale a consacré le premier rendez-vous de sa « Saison des Plumes et du patrimoine djiboutien » à Mohamed Djama Abdi, dit « Gaax-Nuug », enseignant, poète, patriote et témoin d’une époque dont il aura contribué à préserver la mémoire.
Il est des hommes dont l’œuvre finit par dépasser les livres qu’ils ont écrits. Leur parole traverse le temps, passe d’une génération à l’autre et demeure longtemps après leur disparition. Mohamed Djama Abdi, plus connu sous le nom de plume Gaax-Nuug, appartient à cette catégorie.
Organisée par le Département de la Bibliothèque nationale de l’Agence nationale pour la promotion de la culture (ANPC), cette première rencontre avait pour ambition de revenir sur son parcours, son œuvre et ce qu’il a laissé derrière lui. Un hommage qui intervient à un moment où la transmission de la mémoire culturelle et linguistique apparaît plus que jamais essentielle.
Au centre des échanges, Hal-diiq, ouvrage qui réunit une part importante de la production intellectuelle et poétique de Gaax-Nuug. Mais au-delà du livre, c’est toute une trajectoire humaine qui a été racontée : celle d’un enseignant devenu poète, d’un homme engagé dans son époque et d’un passeur de culture.
Une poésie qui raconte et transmet
Dans la littérature orale somalie, la poésie occupe une place à part. Elle ne se limite pas à l’expression artistique. Elle raconte, enseigne, interpelle. Elle conserve aussi la mémoire d’une société, ses valeurs, ses traditions et les événements qui ont marqué son histoire.
C’est ce qu’a rappelé Mohamed Aden Djama lors de sa présentation consacrée à la littérature orale somalie et à Hal-diiq. À travers les vers et les récits se transmettent les savoirs, les traditions, les interrogations d’une société et parfois les épisodes les plus sensibles de son histoire.
L’œuvre de Gaax-Nuug s’inscrit pleinement dans cette tradition.
Culture et traditions, langue, religion, famille, questions sociales, mais aussi histoire de la lutte pour l’indépendance de Djibouti : Hal-diiq aborde des sujets multiples. Le recueil constitue ainsi bien davantage qu’un ouvrage poétique. Il est aussi un document de mémoire, un témoignage sur une société et sur une époque.
La vie de Mohamed Djama Abdi est d’ailleurs intimement liée à cette histoire.
Né en 1942, il perd très tôt ses parents. Après avoir achevé l’apprentissage du Saint Coran en 1951, il entre à l’école moderne en 1953, à une époque où la scolarisation ne s’impose pas encore comme une évidence. Il choisit pourtant le chemin de l’instruction.
Son parcours va ensuite croiser celui du combat national. En 1966, lors de la visite du président français Charles de Gaulle à Djibouti, il participe aux manifestations réclamant l’émancipation du territoire. Cet engagement lui vaut une période de détention.
Après sa libération, il intègre l’École normale et devient instituteur en 1968. La vocation d’enseignant et celle du poète vont alors se rejoindre. Chez Gaax-Nuug, elles semblent répondre à une même volonté : transmettre, éduquer, éveiller les consciences.
Sa poésie patriotique, notamment avec Cunsur-Guuro, en porte clairement la marque. Sa plume devient, à sa manière, un autre outil d’enseignement.
De l’élève au maître, une transmission qui traverse le temps
Parmi les moments les plus touchants de la rencontre, le témoignage d’Idriss Youssouf Elmi a donné une dimension très personnelle à l’hommage.
Intervenant en langue somalie, l’ancien élève et ami de Gaax-Nuug a raconté celui qui fut son tout premier enseignant, en classe de CI. Celui qui lui avait transmis ses premiers apprentissages scolaires allait, près de trente ans plus tard, devenir son collègue, puis voir son ancien élève accéder à la fonction de directeur.
Une situation pour le moins singulière. Mais les responsabilités professionnelles n’ont jamais effacé le lien entre le maître et l’élève. Le respect est resté, et avec lui une estime réciproque qui s’est progressivement transformée en véritable amitié.
Leur passion commune pour la poésie somalie a encore renforcé cette relation.
À travers ce témoignage, c’est aussi la trace laissée par Gaax-Nuug auprès de ses élèves qui est apparue. Une trace qui ne figure dans aucun livre, mais qui se mesure dans les souvenirs, les parcours et la reconnaissance de ceux qu’il a accompagnés.
Un enseignant ne sait pas toujours ce que deviennent ses leçons. Il ne mesure pas nécessairement, sur le moment, la place qu’il occupera des années plus tard dans la mémoire de ses élèves. Dans le cas de Gaax-Nuug, cette empreinte semble avoir traversé plusieurs générations.
Les échanges avec le public ont ensuite permis de prolonger la réflexion autour de son enfance, de sa carrière, de son engagement pour l’indépendance et de son œuvre. Ils ont également ouvert une discussion plus large sur la place des enseignants et des poètes dans la société et sur la nécessité de préserver les œuvres des grandes figures culturelles djiboutiennes.
La question de la transmission était, finalement, au cœur de toute la rencontre.
Que restera-t-il de ces voix si leurs œuvres ne sont pas conservées ? Comment permettre aux jeunes générations de connaître ceux qui ont contribué, chacun à leur manière, à raconter le pays ?
C’est là que prend tout son sens la « Saison des Plumes et du patrimoine djiboutien ». En choisissant Gaax-Nuug pour inaugurer cette série de rencontres, l’ANPC n’a pas seulement rendu hommage à un poète. Elle a créé un espace où la mémoire peut passer de ceux qui l’ont connue à ceux qui doivent maintenant la recevoir.
Le choix de tenir la rencontre principalement en langue somalie, avec une synthèse en français après chaque intervention, participe également de cette volonté. Il s’agit de faire vivre les langues du pays, mais aussi de permettre à cette mémoire de rester accessible et de circuler.
Une plume pour raconter Djibouti
Il y a quelque chose de profondément précieux dans Hal-diiq. À travers les mots de Gaax-Nuug, ce sont des fragments d’un Djibouti d’hier que l’on peut retrouver.
Le poète y côtoie l’enseignant. Le patriote y dialogue avec l’homme de culture. Le témoin raconte son époque tandis que l’éducateur pense à ceux qui viendront après lui.
C’est probablement là que se trouve la véritable portée de son héritage.
Une œuvre ne reste pas vivante simplement parce qu’elle est rangée sur une étagère. Elle vit lorsqu’on la lit, lorsqu’on en parle, lorsqu’on la transmet. Elle vit surtout lorsque les générations qui arrivent peuvent encore reconnaître, derrière les mots d’un auteur, la voix de ceux qui les ont précédées.
La rencontre organisée à Balbala aura ainsi permis de remettre en lumière une figure importante du patrimoine littéraire, linguistique et historique de Djibouti. Elle aura surtout rappelé que la mémoire d’un pays ne se construit pas uniquement dans les archives et les livres d’histoire. Elle se trouve aussi dans les poèmes, les récits, les langues et les souvenirs transmis de génération en génération.
Gaax-Nuug a choisi la plume pour raconter son époque.
À nous désormais de faire en sorte que cette plume continue de parler.







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